William Steig est l’auteur d’une quarantaine de
livres pour enfants. Certains de ses livres ont connu un énorme succès
aux Etats-Unis, où il a été honoré de nombreuses récompenses. Il est
considéré là-bas comme un grand artiste,sa notoriété dépassant le seul
monde du livre jeunesse. Il est malheureusement trop peu connu de ce
côté de l’atlantique, la plupart de ses albums n’étant même plus
édités... Coup de projecteur sur cet auteur à la carrière bien remplie.
William Steig est né en 1907 à Brooklyn, dans une
famille d’immigrants juifs d’Europe de l’Est.
Après des études artistiques, il devient illustrateur pour le New
Yorker, il a alors 23 ans. Chaque dessin lui rapporte 40 dollars, un
revenu bienvenu pour le reste de sa famille, qui comme tous les
américains subissent la grande dépression. Il est le seul soutien
financier de la famille alors qu’il vient de quitter la maison. Il dit à
propos de cette période "J’avais quitté le nid avec ma famille sur le
dos". Rapidement il arrive à imposer son style. Contrairement aux autres
illustrateurs du magazine qui ont plutôt tendance à décrire l’upper
class des alentours de Central Park, Steig aime dessiner les enfants du
Bronx où il a grandi. Ses dessins lui permettent de renouer avec sa
propre enfance, et avec un mode de vie, qui peu à peu disparaît. Il
apporte un vent de fraîcheur au New Yorker où il ne cessera jamais de
travailler, 70 ans de dessins parmi lesquels 120 couvertures !

Pendant la deuxième guerre mondiale, il publie un recueil de dessins
"Dreams of glory", qui montre un jeune garçon en héros,qu’il sauve le
monde, qu’il s’oppose aux bandits, où même qu’il arrête Hitler avec une
panoplie de cow boy. En cette période sombre de l’histoire, Steig montre
le monde sauvé par les enfants, car les adultes en ont perdu le
contrôle.

Entre 1942 et 1950, Steig publie plusieurs recueils de dessins d’un
genre très différent, parmi eux "The lonely ones". Ses dessins
rebaptisés plus tard, dessins symboliques se veulent une exploration de
l’âme humaine. La plupart de ses dessins représentent des gens seuls,
enfermés dans leurs obsessions ou dans les caractéristiques que la
société ont bien voulu leur donner. Graphiquement influencés par
Picasso ou Dubuffet, on peut aussi y voir des références aux arts
premiers, avec des visages qui ressemblent à des masques indigènes.
Cette période montre un Steig plus sombre, en questionnement sur le
genre humain…
Sa rencontre avec le psychiatre Wilhem Reich, disciple de Freud, en 1946
n’est pas étrangère à tous ses questionnements. Reich prétendait que
l’énergie vitale et primitive à tout être vivant était contrecarrée par
la société de consommation, énergie qu’il baptisa orgone. Une façon de
se reconnecter avec l’orgone était de s’enfermer dans une boîte, mélange
de plusieurs matériaux naturels. Steig possédait ce genre de boîte et
il explique qu’il s’y enfermait régulièrement avec un livre ("sinon
c’est trop ennuyeux). Farouche partisan du psychiatre autrichien, Steig
ira jusqu’à illustrer un de ses essais "Ecoute petit homme". Reich
finira mal puisqu’il mourra en prison après avoir été accusé de fraude
et de non-assistance à personne en danger, puisqu’il prétendait guérir
de graves maladies grâce à la boîte d’orgone.

Ce n’est qu’en 1968, alors qu’il a déjà 60 ans que Steig publie son
premier livre pour enfants, "CDB", un livre qui n’est encore qu’une
succession de dessins libres accompagnés d’énigmes ( pas faciles à
résoudre).

Il rechignait à faire des livres pour enfants car il détestait répéter
plusieurs fois la même figure, le même dessin ce qui est évidemment
nécessaire à la narration d’un album illustré. Steig était un adepte du
dessin libre, il ne faisait jamais de croquis préparatoires, jamais de
crayonnés. Il utilisait directement l’encre et se laissait guider par sa
main. Ses proches racontent qu’il dessinait sans cesse, c’était quelque
chose de tout à fait compulsif chez lui. Il commençait toujours par
dessiner le visage de ses personnages, se concentrait sur les
expressions et puis le reste prenait forme, sans effort, apparemment.
Cette facilité de dessin lui a permis de faire sans cesse évoluer son
style. Dans les albums jeunesse, son trait semble plus relâché, mais
toujours aussi élégant. C’est aussi à ce moment-là que la couleur
apparaît dans son travail. Il utilise le plus souvent l’aquarelle, dont
il devient un maître incontesté (Quentin Blake, illustrateur anglais et
grand aquarelliste est sans aucun doute un héritier de Steig).
Mais, même s’il détestait répéter plusieurs fois le même dessin
l’envie de raconter des histoires fut plus forte, et une nouvelle
carrière débuta pour lui.
Son livre jeunesse le plus célèbre est sans doute "Shrek" qui a
inspiré le film du même nom. Shrek qui veut d’ailleurs dire peur en
yiddish. Steig disait à propos de ce livre "L’amour n’est pas réservé
aux jeunes gens beaux".
Un de mes livres préférés de Steig ( c’est difficile de choisir !),
c’est "Sylvestre et le caillou magique", à la fois parce que l’histoire
me touche personnellement, et aussi parce qu’elle synthétise plusieurs
autres histoires de Steig qui sont des variations sur le même thème.
Sylvestre est un petit âne qui comme plein d’enfants a une collection,
la sienne se compose de cailloux ramassés au fil de ses promenades…Un
jour il en trouve un beau rouge, tout rond et se rend compte un peu par
hasard que ce caillou exauce ses voeux ! Sur le chemin du retour, il
fait une mauvaise rencontre, un lion affamé veut le croquer, il demande
alors au caillou magique d le transformer en rocher… pas une si bonne
idée finalement, il échappe au lion, mais se retrouve coincé en rocher…
le caillou à ses pieds, mais il lui est impossible de bouger, il est un
rocher, le temps passe, ses parents le cherchent partout, et finissent
par se résigner. Alors que le printemps revient, les parents de
Sylvestre vont faire un pique nique à la campagne, et ils trouvent le
rocher parfait pour s’installer. Le père découvre dans l’herbe un petit
caillou rouge et s’exclame " si seulement Sylvestre avait été là", et il
le pose sur le rocher, Sylvestre peut alors se transformer et la
famille se retrouve.
Ce thème de la transformation est présent dans plusieurs histoires, Il y
a Salomon le lapin qui peut se transformer en clou rouillé,quand il se
gratte le nez et agite les doigts de pied en même temps, il y a aussi
Gorki la grenouille qui découvre qu’elle peut voler…Tous ses personnages
qui avant d’être des animaux, sont des enfants font l’expérience de la
solitude, de la séparation d’avec leurs parents, de la peur, Sylvestre
pense qu’il va mourir coincé en rocher… Mais ces aventures même si elles
sont difficiles révèlent d’une certaine façon les enfants à eux-même,
(avec l’aide de leurs parents, comme dans l’histoire de Sylvestre.
)Steig croyait en la bienveillance et la compréhension des parents,
aucune de ses histoires n’a de morale punitive, les enfants et leurs
parents partagent toujours une vraie complicité.

La plupart de ses personnages sont des animaux, personnifiés et
affublés d’expressions et d’attributs humains. Ils sont habillés,
habitent dans des maisons,certains exercent des professions sont
musiciens… On rencontre notamment un couple de souris dentistes, les Des
Soto, qui hésitent à soigner un renard qui a une rage de dents, et on
les comprends…Steig utilisait les animaux d’une part pour paraphraser
les comportements humains et donc appuyer le côté symbolique de
l’histoire et d’autre part parce qu’il pensait que de cette façon il
pourrait mieux communiquer avec de jeunes lecteurs. En plus de l’humour,
la fantaisie et la magie de ses histoires, Steig avait l’ambition de
dire quelque chose d’important aux enfants. Ses albums jeunesse lui ont
donné l’occasion de parler de certains sujets, comme la solitude,
l’injustice, l’amitié, la mort et la peur…

Quelques mois avant sa mort, en octobre 2003, Steig a publié un
dernier livre, où il revient une dernière fois sur sa propre enfance,
ses jeux dans le bronx, son père et sa mère qui se disputaient en
polonais ou en yiddish.. Il avait 94 ans et ses souvenirs d’enfance
semblaient toujours aussi vivaces… Son trait est encore plus rapide
qu’autrefois, on a l’impression qu’il dessine comme l’enfant qu’il était
alors, "Quand tout le monde portait un chapeau".
Un auteur à découvrir absolument !!
Disponibles en français :
"Sylvestre et le caillou magique" Albin Michel
"Salomon et le clou rouillé", Kaléïdoscope
"L’os prodigieux", Kaléïdoscope
"Shrek", Albin Michel
"La surprenante histoire du Docteur de Soto", Gallimard
"L’ïle d’Abel", Ecole des Loisirs
"Dominic", Ecole des Loisirs
"A propos des gens", recueil de dessins, Cahiers dessinés
Ouvrage de reference :
The Art of William Steig, Collectif, Nahson,
catalogue de l’exposition "From the New Yorker to Shrek : The art of
William Steig" organisée par le musée Juif de New York en 2007.
Ses autres livres en anglais sont pour la plupart disponibles et on
les trouve dans toutes les bonnes libraires anglophones. Si vous aimez
chiner et que vous passez bientôt par les Etats-Unis, vous dégoterez
sans trop de mal des premières éditions de ses recueils de dessins,
comme "The lonely Ones", "About people" ou "Dreams of glory". Et si vous
êtes fainéants, Amazon y pourvoira sûrement…