vendredi 16 janvier 2015

Crasse Tignasse and co



Rien ne nous prépare mieux à tenir tête ( à la meute, à la peur, à l'autorité, à l'existence même) que l'expérience solitaire de la liberté, et, franchement, quel meilleur champ d'exercice, plus vaste, plus divers, plus sauvage, plus scandaleusement personnel, que la lecture ?  Marie Desplechin, "Lire est le propre de l'homme"

Effectivement, quoi de mieux que la lecture pour expérimenter la liberté de pensée. La lecture permet l'ouverture sur un monde infini, elle permet de vivre plusieurs vies, d'éprouver toutes les émotions, elle permet de se mettre à la place de l'autre, d'être l'autre, au-delà de soi-même. La littérature jeunesse est primordiale dans l'éducation des enfants, elle leur donne la possibilité d'exprimer leurs choix, de former leurs goûts, de se confronter à la diversité. La diversité, c'est bien de ça dont il est question, diversité des littératures , il est important de laisser la place à toutes les formes de littérature jeunesse.

Récemment, des livres jeunesse ont été au centre de polémiques en France. On a voulu brider la parole de certains auteurs au nom de la morale. Ces tentatives de censure ne datent pas d'hier, on se souvient que les livres de Tomi Ungerer, auteur majeur du 20ème siècle, ont été interdits aux États-Unis pendant plus de 40 ans, car parallèlement à son travail d'auteur jeunesse, Ungerer publiait des dessins satiriques et pornographiques.

Le chef d’œuvre de Maurice Sendak « Max et les maximonstres » fut proclamé en France à sa sortie « le livre le plus exécrable de l'année » par certains critiques. Il fut banni de certaines bibliothèques. Pour Sendak, le problème c'est les adultes qui pensent à la place des enfants :

Les gens sont toujours frappés de voir des enfants qui font et disent ce qu’ils ont envie, et pas ce que les adultes ont envie de les entendre dire ou faire. Les enfants agacent les adultes. Je crois que la plupart des adultes n’aiment pas vraiment les enfants ou ne sont pas à l’aise avec eux. Je sais que beaucoup de parents n’observent pas leurs enfants, beaucoup de parents ne leur prêtent pas attention. Donc ils ne savent pas ce qu’ils sont réellement.


Cette citation s'applique aussi très bien au livre dont je vais vous parler aujourd'hui. Ce livre a été ignoré du public francophone pendant plusieurs décennies. Il s'agit du célèbre « Crasse Tignasse » réapparu en 1979 à l'école des Loisirs dans l'excellente traduction de François Cavanna, Charlie Hebdo n'est pas loin, puisque Cavanna est un des fondateurs du journal satirique. Et il a commis un texte pour enfants,planquez-vous !

Ce livre est né de l'imagination d'un médecin, aliéniste, Henrich Hoffman il y a plus de 150 ans.

Alors que Noël 1844 approche, le Dr Hoffman se met en quête d'un livre d'images à offrir à son fils de 3 ans. Il écume les librairies, mais tout ce qu'il y voit lui semble incroyablement mièvre, moralisateur et terriblement ennuyeux. Il finit par rentrer chez lui avec un carnet vierge sous le bras. Il l'écrira lui-même, ce livre !!

Exerçant la médecine générale auprès des enfants, il reçoit souvent de jeunes patients terrorisés et inquiets. Pour dédramatiser l'acte médical, il griffone les dessins de petites histoires qu'il invent au fur et à mesure, et ça marche la plupart du temps. Il reprend ce matériel et crée les histoires de « Struwwelpeter ». Les textes sont rimés et les dessins, sortes de séquences préfigurent déjà la bande dessinée.

Le fils d'Hoffman est ravi et le petit livre auto-édité commence à circuler, jusqu'à tomber entre les mains d'un éditeur intéressé. Le livre est publié en 1846, le succès est immédiat. 30 ans plus tard, le « Struwwelpeter » en est déjà à sa 100ème édition en allemand.

Quant aux histoires elles mettent en scène des enfants pas sages, qui après avoir commis d'horribles bêtises sont punis plutôt sévèrement. Mais le but d'Hoffman n'était pas de créer des chutes moralisatrices, il voulait d'abord faire rire en utilisant l'absurde. Car aucune des situations décrites n'est réaliste. Derrière ses allures pédagogues, Hoffman est surtout un maître du nonsense. On a souvent reproché au livre sa cruauté, mais ce qui prédomine c'est le rire. Même si la cruauté est bien présente...

Le livre a mis du temps à s'imposer en France, notamment parce qu'on lui reprochait l'absence de délimitation du bien et du mal. Il y a eu plusieurs traductions en français au fil des années. Il y a même une version post soixante-huitarde illustrée par Claude Lapointe, où l'on découvre un Pierre l'ébouriffé hippie défenseur de la nature. On est loin du gamin aux cheveux sales d'Hoffman.

Mais il faudra attendre 1979 et la traduction de Cavanna pour retrouver l'esprit d'origine, cet humour noir qui ravit les petits en même temps qu'il les terrifie.

Je terminerai par cette phrase d'Hoffman:

 La stricte raison ne peut émouvoir une âme d'enfant mais la fait dépérir misérablement .

(extrait de ma chronique radiophonique à l'émission Radio Grandpapier sur Radio Campus ce mercredi 14 janvier)

lundi 12 janvier 2015

Dédicace exceptionnelle d'Albertine et Germano Zullo


Ce samedi 17 janvier, c'est la Suisse qui vient à nous. En effet nous recevons le duo d'auteur-illustrateur Albertine et Germano Zullo. Et on a pas mal de choses à fêter avec eux. D'abord la publication d'une anthologie "A pas de loups", collectif d'illustrateurs de tous bords publiée par la maison d'édition belge du même nom.






Ils viendront aussi nous présenter leur nouveau livre paru à La Joie de Lire "Mon tout petit", une fable autour de la maternité, de la vie, de la mort, du temps qui passe...Un album magnifique sur l'attachement mis en image avec délicatesse par l'illustratrice suisse.


Vous pourrez aussi retrouver leurs albums plus anciens, car ces deux-là n'en sont pas à leur coup d'essai. On vous attend nombreux samedi entre 16h30 et 19h!!






lundi 22 décembre 2014

Dick Bruna, un univers rassurant

Qui n’ a jamais aperçu ce petit lapin blanc à la bouille ronde, incroyablement kawaï comme disent les japonais ? Le phénomène Miffy a envahi le monde, le personnage s’est imposé comme une icône, symbole de l’enfance, de l’innocence, de la mignonnerie,.. Alors que son créateur Dick Bruna vient d’annoncer qu’il prenait sa retraite à l’âge de 87 ans, après 60 ans de carrière et presque autant de lapins, j’avais envie de revenir sur la création de ce petit personnage tellement emblématique, et sur le parcours de celui qui l’a mis au monde.





 Dick Bruna est né en 1927 à Utrecht dans une famille bourgeoise très cultivée. Son père comme son grand-père et son arrière grand-père avant lui est éditeur. L’affaire est dans la famille depuis longtemps et le destin de Dick semble déjà tout tracé. Il vit une enfance heureuse bercée par la chanson française que sa mère écoute à longueur de journée. Encore enfant, il fréquente les écrivains invités dans la maison familiale par son père éditeur. L’atmosphère est propice à la création. Adolescent, il dessine et écrit beaucoup. Il veut être artiste, ce que son père ne voit pas d’un très bon oeil. C’est paradoxalement la guerre qui lui donnera la liberté de créer, son père est obligé se cacher pour échapper au travail obligatoire, Dick reste seul avec sa mère et son frère et peut se laisser aller à sa passion. Il écrit un roman illustré « Japie » qui ne sera jamais publié, mais qui laisse entrevoir sa future ambition. Mais son père est décidé à faire de lui son successeur, il l’envoie en stage à Londres, puis à Paris auprès de libraires, d’imprimeurs et d’éditeurs pour qu’il se forme aux métiers du livre. Son séjour à Paris agit comme un déclencheur, il se frotte enfin à cette culture qu’il admire tant. Il hante les musées et les galeries, il croise de grands peintres. De retour aux Pays-Bas, son père voit bien qu’il n’a pas en lui l’étoffe d’un chef d’entreprise, il l’envoie suivre les leçons du peintre Jos Rovers, mais le style impressionniste du professeur ne convient pas à Dick, lui veut expérimenter la couleur à la manière d’un Léger, il veut s’inscrire dans la modernité.





Tombé amoureux de la culture française, il passe tous ses étés dans le sud de la France. Il y découvre la chapelle du Rosaire à Vence. Il y vit une véritable épiphanie. Il est bouleversé par la travail de Matisse, il est fasciné par sa recherche de la simplicité et par son travail sur la couleur. Matisse restera l’influence majeure de son oeuvre. A cette époque, il s’en inspire largement, il réalise des collages muraux avec des éléments marins qui rappellent sans aucune doute les fameuses algues de Matisse.

Il veut devenir peintre et décide de s’installer dans le Sud de la France pour être au plus près de ses sources d’inspiration. Mais l’amour en décidera autrement. C’est dans le quartier de ses parents qu’il croise Irène pour la première fois, il en tombe éperdument amoureux. Il renonce à ses projets de déménagement pour épouser sa dulcinée. Mais le père d’Irène n’a pas l’intention de marier sa fille à un artiste. Dick fait alors ce qu’il a toujours refusé de faire, il rentre dans le rang, et accepte un poste de designer dans l’entreprise de son père.
Un choix qu’il ne regrettera pas puisqu’il va y découvrir ses talents de graphiste. Il imposera une véritable identité visuelle aux éditions Bruna en réalisant des centaines de couvertures, d’affiches, de logos. Ce qui l’amènera finalement à éditer ses propres livres.

C’est Dick Bruna qui a créé les visuels et les logos pour les Zwarte Beertjes, une collection de livres de poche qui envahira les Pays-Bas dès 1954. Cette collection dans laquelle étaient publiés les polars de Simenon, mais aussi les comics des Peanuts, deviendra l’emblème de la lecture en Hollande. Les affiches créées par Dick Bruna pour la collection étaient visibles dans toutes les gares, dans les écoles, les lieux publics. La mascotte de la collection qui a perduré jusqu’à aujourd’hui, est un petit ours noir aux yeux rouges toujours accompagné d’un livre. Ses affiches étaient vraiment modernes pour l’époque, il jouissait d’une totale liberté dans son travail et pouvait tout essayer. Ainsi sur l’une de ses affiches, on voit l’ours noir en gros plan sur un fonds noir, un livre bleu à la main. Du coup, ses yeux et son livre seulement se découpent sur le fonds noir et donne une impression de confort et de bien-être. Quand on lit, tout ce qui nous entoure disparaît. A cette époque il maquettera aussi de nombreuses couvertures pour la collection, celles des romans de Simenon sur lesquelles on retrouve systématiquement une pipe découpée en papier découpé, il joue avec collages, photos, etc… Ses couvertures rappellent le travail de l’américain Saul Bass (affichiste des films d’Hitchcock notamment). On retrouve le même genre de compositions et la même efficacité graphique.

 
En 1953, Dick Bruna publie ses deux premiers livres pour enfants. « De Appel » et « Toto in Volendam ». Réalisés en papiers découpés,imprimés tout en couleur ses deux petits albums apparaissent comme les coups d’essai de Dick Bruna. Ceci dit, on y trouve déjà ce qui caractérisera le style de Dick, l’absence de perspective, les couleurs primaires appliquées en aplat et la recherche de simplicité autant dans les formes que dans le texte.
Le personnage de Miffy, Njintje en néerlandais, apparait pour la première fois en 1955. Elle n’a alors pas du tout la même forme qu’aujourd’hui, sa tête est plutôt ovale. Tout son corps semble plus mou. Mais l’idée du lapin blanc est bien là.




Son père n’y croit pas vraiment et laisse son fils faire joujou. Les premiers tirages sont de 2500 exemplaires et le succès n’est vraiment pas au rendez-vous. L’éditeur n’a aucune expérience dans le livre jeunesse et n’en fait pas la promotion.
Mais ses premiers albums se distinguent très clairement de la production de l’époque. La plupart des livres pour enfants parus juste après-guerre sont en noir et blanc, ou au mieux, on y introduit une couleur toutes les deux pages. les seuls albums tout en couleurs sont ceux qui viennent des Etats-Unis, la collection des Petits Livres d’or, notamment, qui connaîtra un énorme succès en Europe.
En 1955, il devient directeur adjoint du groupe familial. Il décide de créer une collection de petits formats carrés pour la publication des livres pour enfants. Il pense que le format carré convient mieux aux plus petits, ça lui paraît plus maniable. Les illustrations seront dès lors imprimées sur la page de droite, le texte sur la page de gauche, ce principe perdurera jusqu’à aujourd’hui.
En 1959, il publie 4 titres en format carré, il reprend son premier livre « De appel » qu’il redessine, au trait cette fois.
En 1963, Miffy réapparaît, dans sa forme presque définitive, sa tête s’est considérablement arrondie, , elle s’est aussi agrandie, ce qui lui donne un air nettement plus sympathique. D’ailleurs dans ce premier album Miffy s’endort car sa tête est trop lourde à porter. Avec peu, Dick Bruna parvient à donner vie à son lapin, on peut lire des émotions en observant l’inclinaison des oreilles, la position des yeux, la forme de la croix qui lui sert de bouche.


Même si graphiquement Miffy paraît révolutionnaire pour l’époque, ses histoires s’inscrivent dans la tradition, et dans un certain classicisme. Ce qui leur a souvent valu le qualificatif de niaises. Miffy est une enfant sage, assez dépendante de ses parents. Ce n’est pas non plus un modèle d’émancipation de la femme, puisqu’il faudra attendre 2004 pour que Miffy lâche sa robe pour enfiler un pantalon.
Néanmoins elle a évolué, parallèlement à son évolution graphique (ses oreilles se sont arrondies, ses yeux se sont rapprochés, sa tête s’est encore agrandie) Miffy est devenue plus indépendante, Dick Bruna a osé aborder d’autres thèmes, comme la mort ou l’absence.
En 1979, Miffy qui est blanche comme neige, croise un lapin brun, couleur chocolat. Dick Bruna voulait que les enfants de couleur puissent aussi s’identifier à leur héroïne. Il crée le personnage de Nina.
Plutôt réfractaire au changement, Dick Bruna agrandira tout de même le cercle de ses personnages, en créant Snuffie, le chien, ou Betje Big, le cochon. Il dessinera aussi des enfants, des objets, en élargissant ses histoires à des imagiers ou des livres à compter. Mais il restera toujours fidèle au système qu’il a mis en place. Un système précis, et extrêmement codé.


On l’observe d’abord avec l’utilisation des couleurs, il a défini une palette de couleurs, primaires pour la plupart qu’il appliquera selon un code strict. Par exemple : Pour représenter l’extérieur, il combine toujours le vert et le bleu Alors que pour la maison c’est toujours le rouge et le jaune, qui donne une impression de chaleur. Le lapin blanc, apparaît toujours sur un fonds de couleur, sauf à quelques exceptions près, où Miffy est dessinée sur du blanc, pour souligner l’aspect dramatique de l’histoire (ex ; quand elle est à l’hôpital). Il ne modifiera jamais sa palette.
Sa technique est restée la même pendant plus de 50 ans. Il dessine d’abord des croquis au crayon sur des feuilles de calque. Ensuite il dessine le trait au propre sur des feuilles de plastique transparent. Il applique ensuite les couleurs en découpant dans de grandes feuilles préalablement peintes à la gouache. Avec ses papiers découpés, il remplit le vide. Et le tour est joué. L’arrivée de l’informatique ne l’a pas fait faire un pas de côté, il a continué à dessiner et à découper ses papiers à la main.

Les livres n’ont pas bougé non plus en 60 ans, le format carré, la maquette sont restés les mêmes que dans les années 50. La typo n’a jamais changé. Ca tient au fait que Dick Bruna envisage le livre comme un tout, texte/image/objet sont inextricablement liés. Ce qui explique aussi qu’à ses images simples réponde un texte simple et le plus souvent descriptif. On lui a souvent reproché le côté simplet et répétitif de son écriture, mais c’est bien une volonté de sa part. Son but étant de se faire comprendre par les plus petits. Il n’y a jamais de second degré, jamais de références que seuls les adultes pourraient comprendre. Et malgré les critiques, c’est sans doute ce qui a fait son succès auprès des enfants. Dick Bruna essaie d'installer un univers qui rassure pour les petits, ses livres ont valeur de "doudou". D'ailleurs pour l'auteur lui-même Miffy est une réminiscence du lapin en peluche qu'il a cajolé enfant.

Il veut avant tout que l’enfant reconnaisse instantanément ce qu’il dessine. En cela, ses dessins se rapprochent des pictogrammes. Il faut qu’en un clin d’oeil on reconnaisse le lapin, le cochon ou la fleur.. Cette obsession lui vient aussi de son travail de graphiste et d’affichiste, ce besoin d’immédiateté et d’efficacité.



Et c’est vrai qu’en cela il a réussi son défi, car d’un seul coup d’oeil on peut reconnaître du Dick Bruna. A son niveau, il a vraiment créé une oeuvre. Plus de 100 livres pour enfants sont parus dans la collection carrée. Ses livres ont été traduits dans au moins 50 langues et se sont vendus à plus de 90 millions d’exemplaires à travers le monde. Adulée au Japon, Miffy est devenue un produit de merchandising. On a des peluches, des tasses, des vêtements, des comédies musicales autour du lapin. Devenue icône, elle en a inspiré d’autres comme Musty ou Hello Kitty.
Miffy  a maintenant pris sa retraite a plus de 60 ans...

samedi 4 octobre 2014

Un monde à nous, un peu magique...



Nous vous avons déjà parlé en juillet du livre de John Burningham "Préférerais-tu?", un classique paru en 1978 dans lequel le lecteur est invité à faire son choix parmi des situations loufoques, rigolotes ou abominables! Voici, dans le même esprit, "Un monde rien qu'à toi", édité par Phaidon, une invitation à créer et dessiner un monde revisité par notre imaginaire. Magasin de chaussures pour super héros, chambres en hauteur pour invité-girafe, musée de cabanes dans les arbres...: "Un monde rien qu'à toi" est un livre ouvert à chacun, il donne mille idées de rêveries, de jeux, de bricolages, de peintures... Pour en savoir plus sur son auteure, Laura Carlin, nous sommes allés visiter son blog et on n'a qu'une chose à dire : woaw!




lundi 29 septembre 2014

Passer sa vie en pyjama...


Quel bonheur de retrouver le duo Veillé/Martin, cette-fois publié par l'Ecole des Loisirs.
On avait déjà flashé sur "Le bureau des papas perdus" paru l'an dernier chez Actes Sud. On avait beaucoup aimé, le ton, entre nonsense et réalisme, le tout dans un décor seventies aux couleurs psychédéliques.

Eric Veillé et Pauline Martin reviennent avec un nouvel album à l'humour décalé "Ma vie en Pyjama"paru cette rentrée à l'Ecole des Loisirs. Changement de crèmerie donc...On a l'impression que l'Ecole des Loisirs cherche à renouveler son image en publiant de nouveaux auteurs, et c'est une bonne chose. La relève semble assurée avec des auteurs tels qu'Adrien Albert, et le duo Veillé/Martin.


"Ma vie en pyjama" raconte l'histoire d'un petit garçon, qui un matin décide qu'il en a marre de s'habiller, et qu'il compte bien passer le reste de sa vie en pyjama. Ses parents qui ont autre chose à faire, laissent faire dans un premier temps, et là c'est l'escalade, les revendications de l'enfant deviennent de plus en plus folles. Il passera sa vie en pyjama à la maison, en mangeant des chips et des bonbons, sans jamais se coucher. Mais au plus on avance dans l'album et dans l'absurde de sa situation, au plus le petit garçon grandit, jusqu'à prendre toute la place dans la maison. Comme ses parents n'ont plus de place, ils sont obligés de partir en voyage. "Mais au bout d'un moment, les chips ont perdu leur goût, la maison est devenue trop petite pour moi et je commençais vraiment à m'ennuyer." Il se rend alors à l'école histoire de changer d'air, mais en arrivant là-bas la maîtresse lui rétorque qu'elle n'accepte pas les enfants de huit mètres en pyjama. Là c'est la crise, les parents réaparaissent à bord d'un canoé et ramènent leur fils à la maison. Tout se termine bien, sur cette phrase "Bon j'ai bien réfléchi. J'ai décidé que je passerais le reste de ma vie ne pyjama, mais seulement la nuit!".


Quelle fantaisie, quel humour, quelle originalité! Et jamais Eric Veillé n'utilise un ton moralisateur, après tout, l'enfant doit faire ses expériences par lui-même.



"Ma vie en pyjama" est un album drôle, avec un brin d'impertinence, ce qu'on adore dans les albums jeunesse. Il fera rire les enfants aux éclats et fera certainement sourire les adultes, car qui n'a jamais rêvé de passer sa vie en pyjama....




samedi 27 septembre 2014

Bill Peet, un auteur méconnu

Bill Peet est né en 1915 à Grandview, un petit village perdu en Indiana. Il raconte que son premier souvenir n’est pas celui de sa famille mais bel et bien l’image des deux cochons que sa grand-mère élevait dans leur ferme de Grandview. Son père est mobilisé peu de temps après sa naissance, sa mère, enseignante trouve un travail en ville, et tout ce petit monde déménage à Indianapolis. Son père ne fut jamais envoyé au front, lorsque la guerre s’achève en 1918, il est toujours dans un camp d’entraînement du Kentucky. Mais après avoir quitté l’armée, il s’évapore, il ne donnera d’ailleurs pas de nouvelles à sa famille avant des années. Enfant, Bill Peet est déjà un passionné de dessin. Il n’est pas très assidu à l’école, il préfère de loin s’adonner à sa passion, et il dessine pendant les cours, sur tout ce qui lui tombe sous la main. Il aime particulièrement illustrer les marges de ses manuels scolaires, qui deviennent des bestsellers à chaque rentrée, ses camarades s’arrachant ses raretés parmi tous les autres manuels d’occasion.


L’hiver il se retire pour dessiner, alors que l’été est le moment de toutes les escapades dans la nature. Il s’intéresse beaucoup aux animaux, et se met à rêver à l’Afrique et à tous les animaux sauvages qu’il pourrait observer. Il pense tenir une chance le jour où il voit une petite annonce dans le journal « Cherche un taxidermiste pour safari en Afrique » et un peu plus bas « Devenez taxidermiste- revenus garantis ». Il décide de s’inscrire à cette fameuse formation, mais déchante lorsqu’il reçoit la note de 200 dollars pour les leçons.
En 1928, son père réapparait, fauché et désespéré, il n’a pas vraiment l’intention de rester, et essaie simplement d’extorquer de l’argent à sa femme pour une de ses nouvelles combines. Elle finit par céder pour s’en débarrasser. C’est à cette période difficile que Bill Peet doit commencer l’école secondaire. Les temps sont durs chez lui et il ne se permet plus de penser à une carrière artistique. Il essaie d’assurer ses arrières et ceux de sa famille en choisissant des options sérieuses, mais après une première année désastreuse où il rate dans tous les cours, il rejoint la filière artistique dans laquelle il peut enfin faire parler son talent. Ses bonnes notes lui permettent de continuer sa formation dans une école d’art d’Indianapolis. Lors de son premier cours, il se surprend à observer une jeune femme au premier rang. Plutôt maladroit avec les filles, il met des semaines à l’approcher, mais après ils ne se quitteront plus et il l’épousera quelques années plus tard.


Il peint énormément à cette époque-là, il rêve de devenir un grand artiste. En quête de reconnaissance, il soumet plusieurs de ses tableaux à une foire régionale, il reçoit le premier prix pour son portrait de son oncle Eli. Il peint surtout des scènes de vie à la campagne. Grand fan de cirque, il fera de nombreuses peintures d’après nature, mais il préfère dessiner les coulisses, plutôt que ce qui ses passe sous les feux de la rampe. Il a un certain goût pour le sordide, le monstrueux, difficile a croire pour quelqu’un qui va travailler dans le monde enchanté de Disney.
Impatient d’épouser sa Margaret, il arrête l’Ecole d’Art, et s’installe comme peintre. Il trouve des petits boulots par ci par là dans la publicité, mais très vite, il se rend compte que ce n’est pas assez pour faire vivre une famille. Un peu par hasard il tombe sur une brochure des Studios Disney. Il n’a jamais été attiré par l’animation, mais il a besoin d’argent, il envoie donc son dossier, sans trop y croire. Entretemps, il est engagé dans une compagnie qui produit des cartes de voeux. Le boulot est des plus ennuyeux, il passe ses journées à colorier les dessins d’autres designers. Après plusieurs mois à mettre en couleurs des fleurs, des oursons et d’autres mièvreries, il craque et démissionne. Le timing est parfait puisqu’il est invité à faire des essais par les Studios Disney. La route est longue depuis Indianapolis, et il ne sait pas comment rejoindre Los Angeles alors qu’il n’a pas un sou. C’est un ami de Margaret en visite dans la région qui propose de l’emmener, à condition qu’il conduise sa part. Bill Peet, accepte, un peu inquiet, car il n’a jamais vraiment conduit de voiture. Il arrive finalement à bon port, et commence la formation chez Disney. Après un mois à dessiner Mickey, Goofy et cie, il ne reste plus que 3 personnes sur les 15 sélectionnées au départ. Bill Peet en fait partie. Il est engagé comme « In-betweener » sur les dessins animés de Donald Duck, il travaille à l’annexe. Sa tâche consiste à faire les centaines de dessins intermédiaires pour les animateurs chevronnés. Il espère que son travail va vite évoluer, puisqu’a cette époque, Disney travaille sur son premier long métrage « Blanche Neige et les sept nains ». Hollywwod prédit un flop, les gens ne resteront jamais assis plus d’une heure à regarder un dessin animé. Mais le succès sera au rendez-vous. Bill Peet fait venir Margaret de l’Indiana et l’épouse quelques jours après la première de Blanche Neige, sur qu’il aura du boulot pour longtemps.

 Mais dessiner des canards à la chaîne l’épuise, il a l’impression de faire le travail d’un robot. Il soumet alors des croquis à l’équipe qui travaille sur Pinocchio. C’est comme ça qu’il finira par traverser la rue pour aller travailler dans le bâtiment principal des Studios. Il dessine des storyboard sous la houlette d’un scénariste. Bill Peet travaillera deux ans sur ce film, il fera un nombre incroyable de storyboards, mais aussi le design de certains personnages. Il sera terriblement déçu le jour de la première projection, son nom n’apparaissant pas au générique.

 Pas découragé pour autant, il se met au travail sur « Dumbo ». Il développe une partie de l’histoire et s’inspire de son fils qui a moins d’un an pour dessiner les attitudes du bébé éléphant. Peter Pan est sur les rails, mais Disney doit arrêter le projet pour participer à l’effort de guerre. Les studios produiront de nombreux films de propagande. Bill Peet y compris.


Après la guerre, Disney est en grande difficulté financière. Doivent-ils continuer à faire des longs-métrages, alors que ça engloutit tant d’argent ? Walt lance le projet Cendrillon sûr de son succès commercial. Bill Peet crée les personnages des souris, qui amènent humour et épaisseur à l’histoire.
Mais Bill Peet ne se satisfait plus de son travail chez Disney et il espère mener une deuxième carrière de front. Il reprend la peinture.Comme tant d’autres illustrateurs, il a toujours en lui l’ambition de devenir un grand peintre. Mais force est de constater qu’il a perdu la main. Alors que tout le monde fait de l’abstrait, Bill Peet continue à peindre ses paysages champêtres. Il abandonne la peinture pour de bon. Il s’essaie ensuite au dessin de presse, là aussi sans succès.
 Il se rend compte que ce qu’il souhaite vraiment faire c’est mettre en images ses propres histoires. Alors papa de deux petits garçons, Bill Peet leur invente des histoires chaque soir. Mais il a un problème avec l’écriture. En travaillant chez Disney, il a pris l’habitude de raconter avec des images, sans jamais mettre de mots sur ses dessins. Il a plusieurs histoires en tête, mais il ne parvient pas à en écrire les textes.

Las de ses tentatives d’écriture, il se remet à travailler dur pour Disney. Il travaille sur Alice au pays des merveilles, sur Peter Pan, puis sur la Belle au Bois dormant. Sur ce dernier film, Bill Peet se fâche avec Walt Disney car il refuse de changer une scène. Il est alors envoyé au sous-sol pour travailler sur des spots-télé et les visuels de la revue de Mickey. C’est sa punition pour avoir tenu tête à Walt. Après 2 mois de placard, il décide de remonter dans son bureau. Désoeuvré, il propose à Walt Disney d’ adapter une de ses propres histoires en court film d’animation. Ce sera « Goliath 2 », qui devient aussi un petit livre dans la collection des Golden Books. S’il est capable d’écrire une histoire pour Disney, alors il peut en écrire une pour lui.
En 1959, il publie son premier album jeunesse « Hubert’s raising Adventure », l’histoire d’un lion vaniteux qui perd sa magnifique crinière. Sa seconde carrière est enfin lancée.

Alors qu’il travaille toujours sur des courts métrages, Walt Disney lui envoie le roman de Dodie Smith « les 101 dalmatiens ». Bill Peet se voit confier de grandes responsabilités sur ce film : il doit écrire le scénario, faire le storyboard et enregistrer les voix. Cette fois-ci son nom apparaît en grand au générique.
Fort de son succès avec les dalmatiens, Bill Peet propose l’adaptation d’un roman « The sword in the stone ». Cela donnera le délicieux « Merlin l’enchanteur ». Bill Peet raconte qu’il a dessiné le personnage de Merlin d’après Walt Disney. En plus de la moustache, il lui a donné son sale caractère et son côté soupe au lait.

Alors qu’il travaille encore sur Merlin, il suggère à Walt d’acquérir les droits du « livre de la jungle » de Rudyard Kipling. A cette époque il a déjà sorti 5 albums pour enfants, mais ne néglige pas pour autant son travail au Studio. Il commence à développer le design des personnages pour l’adaptation du livre de Kipling. Il se met aussi à choisir les voix. Nouveau point de discorde avec Walt Disney qui ne supporte pas l’accent New yorkais de l’un des comédiens. Bill Peet promet du bout des lèvres qu’il va trouver quelqu’un d’autre. Walt lui répond « Peux-tu animer le film » ?, sous-entendant que son travail préparatoire est bien moins important que celui des animateurs. Bill Peet, qui n’a pas sa langue en poche répond « Oui ». Il ne remettra jamais les pieds chez Disney. Plus tard, il n’hésitera pas à critiquer l’ambiance chez Disney, décrivant les sautes d’humeur de Walt et les bagarres d’égo, le sien en faisait certainement partie.
Il continue à publier des livres pour enfants. Il en publiera 36 en tout. Son style est reconnaissable entre tous et n’aura presque pas bougé en 30 ans. Son dessin hyper expressif, doit beaucoup à ses années Disney, mais n’en conserve pas moins une vraie originalité.


 Il est resté fidèle à la même technique pendant toute sa carrière d’illustrateur. Sa mise en couleurs se fait toujours aux crayons de couleur.Il n’utilise que très peu de couleurs, souvent des couleurs primaires, qu’il croise habilement pour obtenir d’autres teintes. On pourrait qualifier ses illustrations d’un peu naïves. Moi je dirais qu’elles ont l’esprit de l’enfance. Il y a une douceur et une harmonie qui se dégage de ses belles doubles pages. Il a évidemment un excellent sens du rythme, après avoir storyboardé une grande partie de sa vie. On retrouve dans ses albums son sens aigu de l’observation, sa passion pour les animaux ( ce sont eux les héros de ses histoires, jamais les hommes) et son goût de la campagne. 50 ans plus tard, il semble qu’il dessine toujours les collines de son enfance.


En 1989, il publie son autobiographie, mais plutôt que d’écrire un livre pompeux, il le fait sous forme de livre illustré à destination des enfants.
Bill Peet est mort en 2002 à l’âge de 87 ans. Ses albums publiés entre 1959 et 1989 sont encore tous disponibles chez le même éditeur Houghton et Mifflin. Une telle longévité est suffisamment rare pour qu’on le signale. Il a d’ailleurs été parmi les meilleurs vendeurs de livre jeunesse aux Etats-Unis, aux côtés de Maurice Sendak et Dr Seuss. Deux de ses livres viennent d’être traduits en français par les éditions Milan « Léon le poltron » et « Le grand voyage ». On est ravis que l’édition francophone s’intéresse enfin à lui, malheureusement l’impression est fade, et ne rend pas du tout la vivacité des couleurs. Ces éditions ne rendent vraiment pas justice au talent de Bill Peet… Mon conseil, lisez-les en anglais !!

dimanche 7 septembre 2014

Eleanor & Park : une histoire d'amour

Oui, il y a "Nos étoiles contraires" et une flopée d'autres histoires d'amour dans nos étagères, mais nous réservons une place toute particulière à celle-ci. Elle commence lorsqu'Eleanor qui est ronde, rousse, pas bien dans sa peau (et on la comprend car elle n'a pas une vie rigolote) s'assied à côté de Park, un garçon plutôt taiseux, dans le bus qui les amène au collège. Rainbow Rowell, une auteure du Nebraska, nous propose une histoire subtile et convaincante avec des personnages auxquels on s'attache et une super ambiance musicale car Eleanor et Park communiquent d'abord par le biais de cassettes (si, si!) de rock (la playlist est ici).
Eleanor & Park est publié chez Pocket.