lundi 30 juin 2014

Quasi adolescence

C'est le mot grâce que j'ai eu à la bouche aussitôt terminée la lecture de "Cet été-là" des cousines Tamaki. Peut-être, les ont-elles vécus ensemble ces moments privilégiés au cœur de l'été? Il ressort en tout cas une incroyable  justesse de cette histoire, Rose et Windy, les deux presque adolescentes au centre du récit sont tellement crédibles qu'on croirait presque les toucher...Leur histoire est parfaitement universelle, elle a lieu quelque part sur la côté est américaine, mais pourrait se dérouler n'importe où... Comme tous les étés, Rose et ses parents reviennent passer leurs vacances à Awago Beach. A peine ses valises déposées, Rose enfourche son vélo pour aller retrouver Windy, sa meilleure amie pour l'été. En chemin, elle retrouve ses marques, laisse traîner, un bâton dans les arbres, ramasse un galet sur la route... En quelques cases, Jillian Tamaki donne le ton, crée une ambiance...
 Les retrouvailles sont heureuses, même si de façon quasi imperceptible, toutes deux sont conscientes que quelque chose a changé. Tout semble pareil, mais tout est différent, Rose est en passe de devenir une ado quand Windy a encore un pied dans l'enfance. Les jeux, les baignades, les balades sont toujours au programme des vacances, mais Rose et Windy commencent aussi à observer les petits drames d'une bande d'ados du village, avec un mélange d'admiration et de crainte.
Les dessins de Jillian Tamaki sont d'une grand élégance, elle a le chic pour saisir les expressions et les attitudes de ses héroïnes ordinaires.
Ce livre est une vraie bouffée d'air frais et ravira autant les adolescents en quête d'eux-mêmes que les adultes épris de nostalgie.


"Cet été-là" de Mariko et Jillian Tamaki aux éditions Rue de Sèvres, 20 euros


samedi 21 juin 2014

Iela Mari : la nature à hauteur d'enfant

J’ai découvert les livres de Iela Mari il y a quelques années. J’aurais tellement voulu les découvrir enfant. Ces livres m’ont immédiatement transportés, même avec mon regard d’adulte. Comment ne pas être attiré par la couverture des « aventures d’une petite bulle rouge », sur laquelle apparaît un énorme rond rouge, prêt à déborder de la page. C’est tellement simple que ça en devient mystérieux….
Les albums de Iela Mari m’ont amené à découvrir une nouvelle voie en littérature jeunesse. Une voie qui laisse une place énorme à l’enfant, qui n’essaie pas de penser à sa place. Fruit d’expérimentations et de recherches graphiques, les livres de l’auteur italienne s’inscrivent dans son parcours tourné résolument vers la communication visuelle.

Iela Mari naît Gabrielle Ferrano en Italie en 1932. Elle étudie la peinture à l’Académie des Beaux-Arts de Brera où elle rencontre son futur époux Enzo Mari. Ils se marient en 1955 et auront deux enfants. Ils collaborent sur plusieurs albums pour enfants, avant qu’Enzo Mari décide de se tourner vers la création de jeux, de jouets d’objets et de meubles. Les travaux et réflexions du couple sont d’ailleurs inextricablement liés, parce qu’en plus d’avoir réalisé des livres ensemble, ils partagent une même vision quant à la transmission aux enfants.

Enzo Mari a réalisé différents jeux. Il est notamment le créateur d’un puzzle en bois regroupant 16 animaux s’emboîtant parfaitement pour faire un rectangle. Les formes sont simples, rondes, lisses, mais ne laissent aucun doute quant à l’identité des animaux. Ils sont directement identifiables. L’enfant peut les empiler en pyramide en cherchant le point d’équilibre avant de les réemboîter pour les ranger. Fabriqué en 1957 par la célèbre marque milanaise Danese, toujours à la pointe du design international aujourd’hui, ce puzzle laisse à l’enfant une grande liberté puisque différentes compositions sont possibles. Enzo Mari a aussi réalisé « le jeu des fables », qui comprend douze cartes avec des encoches sur lesquelles sont dessinés les animaux empruntés pour l’occasion aux fables de La Fontaine. En emboîtant les cartes on peut faire dialoguer les animaux à l’envi et donc s’inventer toutes sortes d’histoires. Les jeux d’Enzo Mari proposent aux enfants de construire eux-mêmes leurs règles. Il dit « Il faut donner à l’enfant, non pas des jeux, mais des structures de jeux ». Pour cela il simplifie les formes à l’extrême comme le fera Iela Mari dans ses livres. Tous deux étaient inquiets de l’évolution de la société. Enzo voyait d’un mauvais oeil l’accumulation des jouets futiles (on est dans les années 60, qu’est-ce qu’il dirait aujourd’hui) dans les chambres d’enfant, et Iela doutait des effets produits par une trop grande consommation de télévision.

C’est de ces préoccupations que naît son premier album « les aventures d’une petite bulle rouge ». ll paraît en 1968 en France, et sonne un peu comme une révolution au moment une autre révolution se joue dans la rue. Iela Mari crée un livre pour enfants sans texte, des pages zen, sur fond blanc, un trait à l’encre noir et des aplats rouges. Rien de plus !!

Une bulle de chewing gum sortie des lèvres d’un enfant se métamorphose successivement en ballon, en pomme, en papillon, en fleur, puis en parapluie pour revenir dans la main du même enfant. Epure et simplicité sont les maîtres mots de cet album. Iela Mari part du principe que l’esprit des petits fonctionne par associations de formes. On l’a dit inquiète de l’effet produit par le trop plein d’images diffusées par la télévision, elle dit :
« je voulais attirer l’attention sur les formes, par rapport au bombardement d’images que la télé produit ».
D’autres albums suivront ce premier livre, tous publiés en France par l’Ecole des Loisirs, qui joue véritablement à l’époque un rôle d’incubateur de talents. Jean Fabre, voit dans « Les aventures d’une petite bulle rouge » une sorte de manifeste de la maison d’édition qu’il a fondé. « Cet album dans sa sobriété, avec son schéma narratif épuré, ouvre à une pluralité d’interprétations et devient support d’expression ». Et c’est certainement ce qui a fait, et ce qui fait toujours le succès de cet album. C’est qu’il laisse une grande place au lecteur, à la parole de l’enfant. Il y a une grande humilité dans l’oeuvre de Iela Mari, elle imaginait ses livres comme un point de départ, une base de dialogue avec les plus petits. Son but était de suggérer des choses, de sensibiliser les lecteurs à leur environnement.

C’est ce qu’elle fait avec « la pomme et le papillon » un an plus tard. Réalisé avec son mari, ce livre montre une pomme, dans cette pomme il y a un oeuf, qui donne naissance à une chenille, la chenille sort de la pomme, devient cocon, le cocon devient papillon, le papillon pond un oeuf dans une fleur de pommier, et l’histoire est prête à recommencer. Iela Mari évoque le temps qui passe, puisque alors que la chenille devient papillon, les feuilles du pommier brunissent, finissent par s’envoler, pour finalement voir apparaître de nouveaux bourgeons.
Il y a aussi « l’oeuf et la poule », qui de l’oeuf ou de la poule fut le premier ? Elle fait une allusion subtile à la fécondation sur la page de titre, en montrant la tête du coq et celle de la poule. Puis on voit le nid, la ponte de l’oeuf, la gestation et l’éclosion, et le poussin qui devient poulette… La boucle est bouclée, une fois de plus….

Tous ses livres évoquent des cycles, cycle des saisons, cycle végétal, animal, ou cycle des métamorphoses poétiques, comme dans « les aventures d’une petite bulle rouge ». Iela Mari aime raconter les petites histoires de la nature, de celles qui se déroulent sous nos yeux, mais qu’on ne prend pas toujours la peine d’écouter. Elle joue le rôle d’un passeur, par le livre elle amène les enfants à déchiffrer le réel, et elle y arrive grâce à son style graphique épuré. Elle dit :
« Je pense que pour l’enfant qui cherche à comprendre, la nature est trop complexe. J’essaie de lui rendre les choses claires en créant des images synthétiques, en rendant le réel plus vrai que le réel. Et pour ce faire, il faut partir d’une analyse pour arriver à une synthèse, et non l’inverse. Il faut d’abord dessiner tous les détails d’une feuille, par exemple, et puis gommer, gommer ».

C’est bien de simplicité dont on parle et pas de simplification du propos. D’ailleurs ses dessins, même s’ils sont réduits à leur plus simple expression sont toujours une représentation fidèle du réel.
Son dernier album, paru en 1978 est dans la continuité des précédents. Toujours sans texte, avec seulement quatre couleurs, il nous entraîne dans un pré à la découverte des animaux qui y vivent, qui s’y cachent. Le lecteur se retrouve à hauteur des herbes, on sent presque les brins d’herbe qui nous chatouillent le nez. Iela Mari nous accompagne dans l’observation de tel ou tel animal, leurs interactions, on voit par exemple le renard qui guette la poule du coin de l’oeil, à nous d’imaginer la suite. Une fois de plus, l’auteur s’efface pour nous laisser interpréter ses images à notre guise. Jamais de leçons, ni de morale dans les livres de l’artiste italienne, contrairement à de nombreux livres pour enfants, juste une invitation à observer et à rêver le monde qui nous entoure.

Iela Mari a publié 8 livres pour enfants, certains imaginés à quatre mains avec son mari, elle n’a jamais vraiment quitté l’univers des livres, puisqu’elle a continué à enseigner le graphisme à l’Ecole de design de Milan. Elle nous a quitté il y a quelques mois, laissant un grand vide de le monde du livre jeunesse. Ses livres n’ont pas pris une ride et sont toujours largement plébiscités dans les écoles où ils continuent de faire rêver de nouvelles générations de bambins.

dimanche 25 mai 2014

Luke Pearson et Hilda, une série en mouvement

Quatrième tome de la série "Hilda et le chien noir" vient de paraître aux éditions Casterman.
La série de l'auteur britannique Luke Pearson avait d'abord été publié par les éditions londoniennes Nobrow, avant qu'elles n'arrêtent récemment de traduire leurs livres en français. C'est Casterman qui a racheté les droits d'Hilda.
Notez déjà que "Hilda et le troll", "Hilda et le géant de la nuit" et "Hilda et les parade des oiseaux seront réédités au mois d'août.
Et on peut dire qu'il s'en est passé des choses depuis la première apparition de notre petit héroïne aux cheveux bleus dans "Hilda et le troll" paru en 2010 sous la forme d'un petit livre agrafé de 24 pages. Hilda a fait du chemin, et son créateur aussi.


Dans cette nouvelle aventure, Hilda qui a du déménager en ville, après avoir vécu au milieu des grands espaces, doit se faire à sa nouvelle vie. Elle vit désormais dans un petit appartement de la ville de Trollbourg, avec sa mère et son fidèle Brindille. Pour qu'elle puisse s'épanouir au grand air et se faire de nouveaux amis, sa mère lui propose de rejoindre la patrouille des moineaux, sorte de troupe scoute locale, qu'elle a elle-même fréquentée enfant. Poussée par sa curiosité naturelle et ne voulant pas décevoir sa mère, elle se joint au groupe, persuadée qu'une nouvelle aventure l'attend. On l'avait déjà remarqué dans les tomes précédents, Hilda a le chic pour attirer les créatures magiques, elle a aussi le don de les comprendre, de leur parler et toujours envie de les protéger. C'est comme ça qu'elle fait la connaissance de Tontu, un nisse de maison, sorte de créature qui habite les espaces perdus dans les maisons. Ce nisse a été banni de chez lui, et jure à Hilda qu'il a été accusé à tort. Entre temps, le départ en camping avec les moineaux se précise, mais l'expérience tourne court, car une bête énorme rôde et une rumeur raconte qu'elle aurait même dévoré des gens. Mais Hilda vous dirait qu'il ne faut jamais se fier aux apparences, et il ne lui en faut pas plus pour se lancer sur la trace de la bête, d'autant qu'elle veut protéger et innocenter le brave Tontu, qui semble d'une certaine façon lié à cette histoire de bête..

Ce nouveau tome montre une Hilda encore plus résolue. Son personnage a pris de l'épaisseur depuis l'esquisse des débuts. Elle est plus complexe et ressemble de plus en plus à une petite fille d'aujourd'hui, avec ses doutes, ses envies, ses angoisses et son humour. Comme beaucoup d'enfants, Hilda sait observer, elle voit des choses que les adultes ne voient pas, c'est comme ça qu'elle découvre toutes ces créatures qui sont invisibles à nos yeux.

On dirait que Luke Pearson, cerne davantage son public, cet album est vraiment destiné aux enfants. On peut peut-être expliquer cette évolution par le tour que les éditions Nobrow ont pris. Ils ont créé un label jeunesse où ils publient notamment Hilda, qui du coup se voit estampillé "pour enfants" ce qui n'était pas le cas du Nobrow des débuts. Ceci dit, on sent que Pearson veut rencontrer son lectorat, l'histoire se complexifie. Il donne vraiment de l'importance à la narration.

Le personnage de la mère, est aussi extrêmement touchant. Elle a ce côté bienveillant, parfois inquiet, mais elle fait toujours confiance aux décisions de sa fille et sait lui accorder son indépendance.


Luke Pearson crée un univers finalement assez réaliste qu'il parsème de petites touches fantastiques. On le sent influencé par les Moomin de Tove Jansson et par les mythologies scandinaves en général. On retrouve d'ailleurs l'esprit d'aventure et la bonne humeur propre à la famille Moomin.

Graphiquement le travail de Luke Pearson a énormément évolué. Physiquement Hilda a beaucoup bougé depuis le premier album. Son visage s'est arrondi, son nez est plus ramassé, ses yeux se sont considérablement agrandis. C'est tout le dessin de Pearson qui a évolué. Il semble plus fluide, moins laborieux, moins rigide, toujours en mouvement. Il y a aussi un petit côté Peanuts dans les attitudes et les expressions des personnages. La mise en couleur est sublime, sa palette de tons un peu passés colle vraiment bien à l'univers et à l'histoire.

Pearson cherche la lisibilité, il n'hésite pas à multiplier les cases pour qu'on comprenne bien la scène. Il y a aussi un gros travail sur la mise en page. La taille des cases change constamment, elles se superposent, prennent des formes originales. Ce procédé dynamise la lecture sans jamais brouiller la compréhension.

Quant à l'objet, il est très réussi. On peut se réjouir que Casterman reste dans la continuité de Nobrow en ce qui concerne la fabrication. Ils ont gardé le dos toilé, le papier mat de couverture avec un vernis sélectif.

Je pense que c'est un album qui mettra tout le monde d'accord, parents et enfants. Luke Pearson a l'air de se bonifier avec le temps, vivement le prochain Hilda, donc!!


dimanche 11 mai 2014

Dédicace de Max de Radiguès, préparation et bricolages...

Merci à Max de Radiguès pour cette super dédicace hier après-midi chez nous. On a passé un suepr moment. On espère que vous aussi. Merci à vous lecteurs et amis d'être venus si nombreux.
Merci à l'auteur pour sa disponibilité et pour son aide dans l'élaboration des différents mobiles et silhouettes qu'on a placé dans la librairie pour l'occasion. On a bien l'intention de les garder!! Et surtout lisez "Un été en apnée" paru aux éditions Sarbacane. C'est drôlement bien!!






lundi 28 avril 2014

Shel Silverstein ou l'homme orchestre.

C’est à travers la lecture de"l’arbre généreux" que j’ai découvert le travail de Shel Silverstein. Je crois pouvoir dire que c’est mon livre préféré toutes catégories confondues. Cette histoire dépasse  le cadre du livre pour enfant, ce qui en fait une œuvre totalement universelle et c’est surement aussi ce qui explique son succès puisqu’il s’en est vendu plus de 8 millions de copies depuis sa parution en 1964.

Shel Silverstein est né en 1930 à Chicago dans une famille de d’immigrants juifs. Il commence à dessiner très tôt. Adolescent, il n’a pas l’étoffe d’un joueur de base ball alors il se tourne vers le dessin pour essayer d’épater les filles. Après le lycée, il s’inscrit dans une école d’arts puis à l’Université qu’il abandonne assez rapidement pour rejoindre l’armée. Il servira dans plusieurs bases, notamment au Japon et en Corée. Il publie ses dessins dans un journal militaire le « Pacific Stars and stripes », qui l’ avait d’abord engagé comme maquettiste. Ses dessins humoristiques souvent doux amer connaissent un énorme succès auprès des soldats. Une image suffit pour faire rire. On voit par exemple un soldat chargé de mille et un sacs, d’un appareil photo et même d’un parasol dans son dos qui dit à son supérieur « Je ne crois pas que je pourrai prendre le fusil’. Ces dessins seront compilés dès 1955 dans une anthologie « Take ten ».
 




Il quitte l’armée et rentre à Chicago, il se réinstalle chez ses parents et envoie ses dessins à différents quotidiens dans l’espoir d’être publié. C’est Playboy qui lui donnera sa chance, il devient une sorte d’envoyé spécial pour le magazine en 1957. Hug Heffner lui confie le soin de ramener des reportages illustrés. Il l’envoie aux quatre coins du monde, et parfois moins loin. Il passe par Moscou, Paris, Londres, mais aussi par le camp d’entraînement des White Socks, une communauté hippie, ou encore une île de nudistes gays du New Jersey,. Il en ramène une sorte de journal de bord dans lequel il se met systématiquement en scène. Il mélange dessins et photographies et tente pour chacun de ses voyages de démonter les stéréotypes les plus répandus par l’humour.


Playboy devient de plus en plus populaire, Shel Silverstein aussi, les lecteurs plébiscitent sa rubrique et les éditeurs s’intéressent de plus en plus au phénomène Silverstein. Un nouveau recueil de dessins d’humour paraît en 1960 sous le titre « Now here’s my plan » du nom d’un de ses gags les plus célèbres où l’on voit deux hommes attachés par les mains et les pieds au mur d’une prison, l’un d’adressant à l’autre en lui disant, voilà mon plan.

En 1963, il publie son premier livre pour enfant « Lafcadio, le lion qui visait juste ». L’histoire d’un lion qui à force de voir ses congénères tués par des chasseurs se met à apprendre à tirer pour protéger les siens. Mais même au fin fond de la jungle, ses exploits arrivent aux oreilles des humains, et Lafcadio se retrouve exhibé comme une bête de foire. Fable philosophique qui interroge les travers de l’humain, ce livre vient d’être réédité en français par les éditions des grandes personnes. Le livre ne connaît qu’un succès modéré à l’époque. Il faudra attendre la publication de « l’arbre généreux » un an plus tard pour que Silverstein devienne une légende. Ce qui est amusant, c’est que le premier éditeur à qui Silverstein a proposé son texte l’a refusé sous prétexte que ce n’était pas vraiment un livre pour enfant mais que c’était une histoire pour adultes déguisée. C’est sur les conseils de Tomi Ungerer  que Silverstein soumet son projet à Ursula Nordstrom alors à la tête des éditions Harper & Collins, (éditrice qui a donné à la littérature jeunesse ses lettres de noblesse en publiant des auteurs comme Tomi Ungerer, Maurice Sendak, André François et bien d’autres). Le livre devient un best seller incontesté. Il raconte l’amitié entre un garçon et un arbre. Le petit garçon vient tous les jours jouer au pied de son arbre, et l’arbre est heureux. Mais le garçon grandit et il n’a plus envie de jouer dans l’arbre, il veut de l’argent, alors l’arbre lui propose de cueillir ses pommes et de les vendre. Mais le garçon revient , il a besoin d’une maison, alors l’arbre lui propose de couper ses branches pour se construire un foyer, puis le garçon revient, il veut partir, alors l’arbre lui propose de lui donner son tronc pour se faire un bateau. Et le temps passe, l’arbre n’est plus qu’une vieille souche lorsque le vieil homme revient, l’arbre lui dit alors qu’il n’a plus rien à lui donner, il voudrait l’aider, mais il n’est plus qu’une vieille souche inutile, alors l’homme lui dit qu’il cherche juste un endroit tranquille pour se reposer, et l’arbre est heureux.

Ce livre a donné lieu à des tonnes d’interprétations différentes. Les chrétiens s’en sont emparé car ils y voyaient l’idée d’amour inconditionnel du christ pour son prochain. Les défenseurs de la nature y voyaient une fable écologique dénonçant le pillage par l’homme des ressources naturelles. Pour certains psychologues, la relation entre l’arbre et le garçon n’était rien d’autre qu’une relation parent-enfant, de celle dont il ne faut rien attendre en retour. Et c’est vrai que ce livre ne laisse pas indifférent, peu importe l’interprétation qu’on choisit, il est sur que ce texte met en évidence certains comportements humains, d’un côté l’amour et le sacrifice, de l’autre l’appât du gain, la corruption par l’argent et cette envie de posséder qui se révèle bien vaine à la fin du bouquin. Shel Silverstein était quelqu’un de très spontané, pas calculateur, on peut bien y voir ce qu’on veut, je pense surtout qu’il avait envie de raconter une histoire forte et émouvante. La mise en images est  très intéressante, il utilise le noir et blanc (pas forcément le plus vendeur pour un album jeunesse, mais il vient du dessin de presse et c’est tout ce qu’il connaît, il ne fera d’ailleurs jamais d’albums en couleurs) Son trait est vif, élancé, il croque les expressions du garçon avec une justesse incroyable. Mais il arrive aussi à faire parler l’arbre, il lui donne des poses, des attitudes à travers le mouvement de ses feuilles ou l’inclinaison de son tronc. On peut aussi observer qu’il ne montre jamais l’arbre en entier, on est plutôt au niveau de l’enfant et après de l’homme, mais on ne voit que les début des branches, jamais plus haut. Il le fait certainement pour qu’on s’identifie au personnage humain. Le rythme est aussi remarquable, il y a quelque chose de l’animation dans le découpage de son histoire, il n’hésite pas à reproduire de nombreuses fois la même image avec un tout petit élément qui change, ça permet au lecteur de vraiment s’installer dans le sujet, de faire connaissance avec le décor, aussi simple soit il. Avec ce livre Shel Silverstein dévoile son talent pour le maniement de la langue, le texte sonne, et se lit merveilleusement bien à haute voix.




D’autres albums pour enfants vont suivre, on peut citer « le petit bout manquant », une histoire aussi radicale graphiquement que « petit bleu et petit jaune » de Leo Lionni. Le récit d’un rond à la recherche de son petit bout manquant. Il finit par le retrouver, mais se rend compte que le fait de chercher l’a rendu plus heureux que le fait de trouver ce qu’il cherchait. Il abandonne le petit bout à peine retrouvé pour reprendre ses pérégrinations. Shel Silverstein est aussi l’auteur de plusieurs recueils de poésie pour enfants qui sont devenus des classiques aux Etats-Unis. « Where the sidewalk ends » est paru en 1974 et a été traduit en français par les éditions Memo sous le titre « le bord du monde ».

Parallèlement, il mène une carrière musicale, il a enregistré une dizaine d’albums de folk. Mais il a aussi écrit des centaines de chanson pour les autres. Il est l’auteur du célèbre « A boy named sue » chantée Johnny Cash. Il signe des chansons pour Marianne Faithful, Mick Jagger, Bobby Bare. Il compose aussi des musiques de films et écrit un scénario pour le cinéma.

Sa vie personnelle a été plusieurs fois endeuillée , car après avoir perdu son épouse en 1970, sa fille Shoshanna décède 5 ans plus tard alors qu’elle est âgée de 11 ans. Shel meurt d’une crise cardiaque en 1999, il a 69 ans. Shel Silverstein menait une vie décousue, capable de partir chez l’épicier et de ne revenir que 3 semaines plus tard car l’envie lui avait pris de voyager. C’était un grand séducteur, il aimait les femmes et ne s’en cachait pas. Souvent qualifié de Renaissance MAN, Shel Silverstein a marqué tous les domaines auxquels il s’est intéressé. Il envisageait son oeuvre comme un tout, et avait ce besoin de partager ses créations avec le public que ce soit par la musique, le dessin, l’écriture ou la poésie. Il existe très peu d’analyses critiques de son travail, ça s’explique peut-être par l’extrême protection que les ayant droits exercent sur les dessins et les textes de l’artiste. Aucun dessin ou citation ne peut être reproduite sans l’autorisation de la famille. Les autorisations sont rares, les universitaires travaillant sur cet auteur se découragent, sachant qu’ils ne verront jamais leurs travaux publiés. Cette frilosité de la part des ayants droits peut aussi s’expliquer par le fait qu’ils ne veulent pas voir l’oeuvre de Silverstein analysée dans son ensemble. Ses publications pour Playboy ou encore son mode de vie bohème pourrait nuire aux ventes de ses livres pour enfants dans un pays aussi prude que les Etats-Unis. C’est bien dommage, car l’ensemble de son travail vaut la peine qu’on s’y intéresse…


vendredi 4 avril 2014

Des pompiers en pagaille


Bon, soyons francs, le thème des pompiers dans le livre pour enfant n'est pas des plus originaux, il a déjà été traité mille et une fois, et souvent en véhiculant les pires clichés.C'est pour ça qu'on est contents de vous parler de deux albums atypiques qui raviront les lecteurs amateurs de casques, de lances et de sensations fortes.

Adrien Albert nous offre  "Au feu petit Pierre", un album détonnant tant par sa narration que par ses couleurs complètement psychédéliques. Ce n'est pas un coup d'essai pour ce jeune auteur, dont on avait déjà remarqué les excellents "Cousa" et "Simon sur les rails". L'Ecole des Loisirs semble avoir trouvé en Adrien Albert une relève, un digne héritier des Tomi Ungerer, Philippe Corentin, Catharina Valckx, Anaïs Vaugelade et autres, tous ses auteurs qui ont fait de cet éditeur un pionnier dans la narration de l'album illustré. Adrien Albert tient pour l'instant ses promesses, en créant des histoires originales, et qui ont un pouvoir vraiment captif sur les petits.


"Au feu petit Pierre" est un véritable album d'aventures, au sens premier du terme. Petit Pierre, est petit comme son nom l'indique, mais ça ne l'empêche pas d'être pompier. Il est accompagné dans sa tâche par un jars et un orang-outan. Adrien Albert fait fi de la vraisemblance, et pourtant on y croit à chaque instant. Cette nuit-là, l'alerte est donnée (par la mère de Petit Pierre, qui joue à la standardiste) et nos vaillants compagnons partent affronter la ville en feu. Les illustrations de la ville en flamme sont impressionnantes,  il y a la double page où l'on voit les immeubles dévorés par le feu et sur la gauche de l'image, on aperçoit Pierre qui à l'air minuscule face à l'ampleur de l'incendie. Mais ça ne l'empêchera pas de porter secours à la population. Adrien Albert est le champion du découpage en séquences, il alterne des images pleine page, avec des pages découpées en 4 ou en 2 longues bandes verticales. Cette technique donne vraiment un rythme et une temporalité à l'action, parce que le texte est finalement assez simple et souvent descriptif. Pierre fait preuve d'un courage sans pareil, mais il n'est pas au bout de ses peines, car il lui reste sa mamie à sauver. Et quelle mamie, loin de l'image des vieilles dames au chignon gris qu'on a l'habitude de voir dans les livres pour enfants, la mamie de Pierre  a les cheveux rouges et un look digne d'une rock star. Tout se termine bien, Petit Pierre a sauvé la ville, sa mamie y compris. Voilà bien une histoire de pompiers atypique qui fait preuve d'énormément de fantaisie, de celle qui font rire les enfants de bon cœur!


Tout droit sorti des années 30, "le petit pompier" de Margaret Wise Brown et Esphyr Slobodkina est un petit bijou ressorti du placard par les éditions Didier. Cet album s'inscrit dans la collection Cligne Cligne, qui remet à l'honneur des merveilles de la littérature jeunesse inconnues du public francophone. On y avait déjà épinglé  les albums d'Ezra Jack Keats ("Un garçon sachant siffler" et "La chaise de peter") qui mettait en scène des petits héros de couleurs, ce qui se fait toujours extrêmement rare dans l'édition jeunesse aujourd'hui.

Mais revenons à nos pompiers qui prennent vie sous la plume de Margaret Wise Brown ("Bonsoir Lune", "La petite île", etc..). Cette histoire parue pour la première fois en 1938, met en parallèle les actions d'un grand pompier ("vraiment très grand") et d'un petit pompier ("vraiment très petit"). Les images d' Esphyr Slobodkina, une peintre abstraite d'origine russe sont réalisées en papiers découpés. La mise en page est tout à fait admirable et tellement avant-gardiste. Au contraire de celle d'Adrien Albert qui relègue systématiquement le texte sous les images comme les sous-titres d'un film (ça donne un peu l'impression d'un arrêt sur image), la mise en page de la russe mêle le texte aux dessins. Le texte est partie intégrante de la composition, il fait même sens, puisqu'elle varie la taille de la typo en fonction du propos. Les lettres deviennent plus petites lorsqu'elle évoque le petit pompier. C'est d'ailleurs ce thème du grand et du petit qui est au centre de l'album, plus que celui des pompiers, qui n'est qu'un prétexte. Mais grand et petit ne sont pas évoqués dans un rapport de force, petit et grand pompier sont sur un pied d'égalité, malgré leur différence de taille. Comme dans le livre d'Adrien Albert, le texte se veut simple, sans fioritures, mais efficace et agréable à lire à haute voix. Une belle pépite à (re)découvrir!









mercredi 19 mars 2014

Aharon Appelfeld, histoires de vie; "Adam et Thomas"


Et si Aharon Appelfeld racontait enfin son histoire, celle de cet enfant perdu au milieu d'une guerre, trouvant refuge dans la forêt, obligé de fuir les hommes pour survivre. Cette histoire, Aharon Appelfeld ne l'a jamais vraiment écrite, tant elle est difficile et tellement enfouie en lui. Il l'explique dans la préface de son magnifique roman "Histoire d'une vie" ,  

Je me souviens très peu des six années de guerre, comme si ces six années-là n'avaient pas été consécutives. Il est exact que parfois, des profondeurs du brouillard épais, émergent un corps sombre, une main noircie, une chaussure dont il ne reste que des lambeaux. Ces images, parfois aussi violentes qu'un coup de feu, disparaissent aussitôt, comme si elles refusaient d'être révélées, et c'est de nouveau le tunnel noir qu'on appelle la guerre. Ceci concerne le domaine du conscient, mais les paumes des mains, le dos et les genoux se souviennent plus que la mémoire. Si je savais y puiser, je serais submergé de visions. J'ai réussi quelques fois à écouter mon corps et j'ai écrit ainsi quelques chapitres, mais eux aussi ne sont que les fragments d'une réalité trouble enfouie en moi à jamais.

  Quel étrange mécanisme que celui de la mémoire.  Appelfeld est un rescapé, après le ghetto il a connu le camp, après le camp il a connu l'errance et la solitude caché dans les forêts d'Ukraine. C'est bien au cœur de cette forêt qu'il nous plonge avec "Adam et Thomas", deux enfants que tout oppose, l'un est un petit aventurier, qui connaît la forêt, ses dangers mais surtout ses trésors, l'autre est un intellectuel, maladroit et angoissé. C'est leur origine qui les relie, Adam et Thomas sont tous deux juifs, et leurs mères respectives les ont protégés en les cachant dans la forêt. Là ils sont devoir apprendre à survivre, ils vont utiliser tout ce que la forêt peut leur offrir. Ils vont se construire un nid, là-haut dans les arbres, ils vont boire l'eau du ruisseau et cueillir des fruits des bois. Mais leur esprit est parfois tourmenté, leurs mères viendront-elles vraiment les chercher? Les questions affluent dans la tête de Thomas, sans cesse en train de s'interroger sur l'existence de Dieu.
Contre toute attente l'histoire d'Adam et Thomas a une fin heureuse, en forme de retrouvailles avec leurs mères. Comme si Aharon Appelfeld avait voulu transcender sa propre destinée et retrouver la mère qui lui a été enlevée au début de la guerre.

Le texte de l'auteur israélien prend la forme d'une fable, d'un conte, qui permet à l'enfant caché devenu un vieil homme de revenir sur une période de sa vie profondément enfouie en lui. Peu importe que ce soit la vérité puisque de toutes façons elle est transcendée par l'écriture. Aharon Appelfeld est un génie des mots, son écriture est fluide et pénètre en nous comme une douce mélodie.
"Adam et Thomas "trouvera aussi bien des lecteurs enfants que des lectures adultes. Ce texte a même vocation au dialogue entre les générations, peut-être éveillera-t-il des questions chez les plus jeunes.

L'écriture d'Appelfeld est magnifiée par les superbes illustrations de Philippe Dumas. Ses images sont fines et délicatement floues, comme le sont certains de nos souvenirs...

"Adam et Thomas" vient de paraître à l'Ecole des Loisirs. Vous pouvez lire "L'histoire d'une vie" dans la collection Points.

A son réveil, le soleil était déjà au zénith. Dans son sommeil il avait été à la maison, dans la cuisine, et il se demanda un instant comment il était arrivé dans la forêt, mais il se souvint aussitôt que sa mère l'y avait conduit et avait dit : "Nous voilà arrivés. N'aie pas peur. Tu connais la forêt et tout ce qu'elle contient." Les phrases résonnèrent un instant dans sa tête, et il s'en réjouit.