vendredi 10 avril 2015

Bienvenue à New York...


Jocelyn, jeune frenchie à peine sorti du nid débarque à New York en 1948. Il s'installe à la pension Giboulée, une pension normalement réservée aux jeunes filles... Mais on est pas à l'époque d'internet, et Jocelyn en anglais aurait tout aussi bien pu être Jocelyne... Le malentendu n'apparaît que lorsque le jeune garçon se pointe sur le perron de la pension.. Heureusement, Jocelyn, tout juste sorti des jupes de sa mère semble tout à fait inoffensif. Il pose donc ses valises à Giboulée et la grande vie peut commencer. Il fait assez vite sa place au milieu de toutes ses jeunes filles qui rêvent de monter sur les planches de Broadway et de dîner en tête à tête avec Cary Grant. Au milieu des répétitions de comédies musicales, ou dans les bars enfumés de Harlem, le jeune Jocelyn fait son "éducation".
Malika Ferdjoukh a le chic pour installer une ambiance, dès les premières pages, on est plongé dans cette Amérique d'après-guerre, celle de Cary Grant, mais aussi de Sarah Vaughan.
"Broadway Limited" est un petit bijou qu'on ne peut pas lâcher. Lisez-le vite!!!!

"Broadway Limited, Un dîner avec Cary Grant" est publié à l' Ecole des Loisirs 




lundi 30 mars 2015

Ezra Jack Keats, l'homme des révolutions tranquilles.

J’ai découvert les livres d’Ezra Jack Keats grâce au travail de LoÏc Boyer, un graphiste passionné de littérature enfantine qui a créé une collection aux éditions Didier jeunesse « Cligne Cligne ». Cette collection a pour but de faire découvrir au public francophone des perles oubliées chinées aux quatre coins du monde. C’est comme ça que j’ai eu entre les mains « Un garçon sachant siffler », et j’ai eu envie de creuser.

Ce qui frappe dans les livres de Keats c’est que ses héros sont des enfants à la peau noire, et je peux dire par mon expérience de libraire, que les enfants de couleur sont quasi inexistants dans la littérature jeunesse du 20ème siècle, mis à part dans le rôle du bon sauvage, ou celui du petit africain crevant de faim. Je caricature un peu mais on n’en est pas loin. Combien de fois ne me suis-je pas sentie démunie face à des parents à la recherche d’albums dans lesquels seraient représentés des enfants noirs ou métisses… L’offre est quasi nulle… Et pourtant dans les années 60, l’américain Ezra Jack Keats a mené sa petite révolution. Son premier album solo « The snowy day » (jour de neige en français) est considéré comme le premier album jeunesse moderne avec comme héros un enfant afro-américain. Paru en 1962, au moment où le combat pour les droits civiques bat son plein, ce petit livre sans prétention est devenu une sorte de symbole du mutliculturalisme de la société américaine.
On est pourtant loin du manifeste, puisque « The snowy day » raconte l’histoire de Peter, un petit garçon qui découvre les joies de la neige pour la première fois. Il se réveille un matin et découvre la ville sous un blanc manteau de neige. Il enfile son anorak rouge et sort se balader, il fait alors la découverte des plaisirs et des jeux dans la neige avant de rentrer se mettre au chaud, une boule de neige dans la poche pour continuer à jouer le lendemain. Quelle n’est pas sa déception le matin suivant quand il voit que la boule a disparu, heureusement il neige toujours dehors et d’autres jeux s’annoncent… Le texte est la simplicité même et pas une seule fois il n’est question de la couleur de peau de Peter.
Ce qui a surpris le public de l’époque c’est que Keats lui-même n’était pas noir…
Ezra Jack Keats est né Jacob Ezra Katz le 11 mars 1916 à New York dans une famille d’immigrants juifs polonais. La famille vit dans les quartiers pauvres de Brooklyn et peine à survivre. Enfant, Jack est très créatif, il adore dessiner et crée des petits tableaux avec tout ce qu’il peut récupérer dans la rue, morceaux de bois, vieux vêtements et papiers froissés. Son père n’est pas du genre à l’encourager, mais de temps en temps il lui ramène des tubes de peintures que des artistes soi-disant crève-la-faim lui ont échangé contre un bol de soupe. A 17 ans, le jeune homme gagne un concours national de peinture organisé par les éditions Scholastic, avec un tableau représentant une bande de clochards se réchauffant autour d’un braséro. Son père décède peu après d’une crise cardiaque au beau milieu de la rue. La grande dépression sévit toujours et Jack est obligé d’enchaîner les petits boulots pour survivre. Il réalisera des peintures murales pour l’administration du New deal avant d’être engagé pour dessiner les décors des comics de Captain Marvel. Il passe son service militaire (de 1943 à 1945) à imaginer des motifs de camouflage pour l’US Air Force. Après la guerre, il décide de changer de nom et américanise Jacob Ezra Katz en Ezra Jack Keats, à cause de l’antisémitisme ambiant.
  Il passe une année à Paris en 1949, poursuivant comme tant d’autres le rêve de devenir un grand peintre. Mais de retour à New York, il a besoin d’argent et il prend tous les boulots d’illustration qui se présentent. Il fait du travail de commande pour des présentoirs de cartes postales, il vend ses peintures dans les vitrines d’une librairie de la 5ème avenue à des prix dérisoires. Il commence à publier dans le Reader’s digest, Collier’s, et Playboy. Il réalise aussi de nombreuses couvertures de romans, et c’est comme ça qu’il fera la connaissance d’Elizabeth Riley, une éditrice de livres pour enfants. C’est dans une librairie New Yorkaise qu’elle repère une couverture de Keats, elle le contacte et lui propose d’abord d’illustrer un livre d’Elisabeth Hubbard Lansing, « Jubilant for sure », qui raconte les aventures d’un petit garçon dans le Kentucky. On est évidemment loin des décors New Yorkais qu’il prendra tant de plaisir à représenter dans ses livres futurs. De 1954 à 1962, Keats illustre de nombreux albums jeunesse avant de se lancer comme auteur-illustrateur avec « The snowy day ». Il reçoit avec ce livre la Caldecott medal en 1963, un prix prestigieux qui a par ailleurs récompensé « Max et les maximontsres » de Maurice Sendak ou « Sylvestre et le caillou magique » de William Steig.

 Fort de ce premier succès, Keats reprend le personnage de Peter et publie « Whiste for Wilie » (« un garçon sachant siffler »)en 1964. Les déambulations d’un enfant à travers la ville qui s’essaie à siffler. Il écrira 7 livres avec le personnage de Peter, ce petit afro-américain dont l’univers s’élargit au fil des albums, on rencontre ses parents, sa petite soeur, ses amis, jusqu’à ses voisins dans le livre « Appartement 3 » qui met en scène un Peter presque ado. Le point commun de tous ses albums, outre les enfants afro-américains, est qu’ils se déroulent tous à New York et plus particulièrement dans les quartiers pauvres et délabrés de Brooklyn où Keats a grandi. La ville est plus qu’un décor pour Keats, elle en devient personnage. La rue est le terrain de jeux favori des enfants comme Peter. L’environnement urbain est représenté de manière plus ou moins réaliste, on reconnaît les toits des immeubles délabrés de Brooklyn, les water tank, les cordes à linge et les murs en brique recouverts de graffitis, mais Keats sublime ces décors et les rend extrêmement poétiques. Sa technique est mixte, il utilise le collage, il découpe dans des papiers de couleurs, dans des tissus, dans des journaux, qui’l recouvre parfois de gouache. Les personnages apparaissent comme des silhouettes sur des aplats de couleur, on ne voit que très peu de détails de leurs visages, et pourtant par leurs attitudes on devine leurs expressions.
 Par leur côté novateur, les livres de Keats ont fait parler d’eux dans les années 60. A un moment où l’Amérique était traversée par le débat sur les droits civiques, la parution de ses livres n’est pas passée inaperçue. Keats a d’ailleurs essuyé de nombreuses critiques des leaders noirs américains, qui trouvaient qu’il n’avait pas été assez loin dans la représentation de la communauté noire et que finalement Peter aurait tout aussi pu être blanc.
Malgré tout, ses livres ont connu un immense succès, et Keats a reçu de nombreux témoignages de soutien de parents, d’enfants et d’enseignants à travers tout le pays. Il a notamment reçu une lettre d’un professeur qui disait que pour la première fois ses élèves utilisaient des crayons de couleur bruns pour se dessiner, alors que jusqu’alors ils s’étaient toujours dessinés roses.. Grâce aux livres de Keats, les enfants afro-américains, pouvaient s’identifier à leurs héros. Ils se reconnaissaient enfin !
Keats a toujours refusé d’être associé à un combat politique, il n’a jamais envisagé ses livres comme un manifeste. Son but était juste de faire des histoires universelles qui plairaient à tous les enfants, peu importe leurs origines.
Il a continué à publier des albums jeunesse jusqu’à sa mort en 1983. Keats ne s’est jamais marié et n’ a jamais eu d’enfants. Il avait décidé qu’après sa mort, tous les royalties de ses livres seraient reversés à une fondation qui aurait pour but de promouvoir la lecture dans les écoles et les bibliothèques publiques. Cette fondation existe toujours aujourd’hui.
 Grâce au travail de défrichage de Loïc Boyer, on peut lire deux des albums de Keats en français aux éditions Didier jeunesse « Un garçon sachant siffler » et « La chaise de Peter ». « Jour de neige », aka « The snowy day » a été traduit dans les années 90 en français chez circonflexe. Il reste à ce jour un classique incontestable de la littérature jeunesse américaine…

vendredi 16 janvier 2015

Crasse Tignasse and co



Rien ne nous prépare mieux à tenir tête ( à la meute, à la peur, à l'autorité, à l'existence même) que l'expérience solitaire de la liberté, et, franchement, quel meilleur champ d'exercice, plus vaste, plus divers, plus sauvage, plus scandaleusement personnel, que la lecture ?  Marie Desplechin, "Lire est le propre de l'homme"

Effectivement, quoi de mieux que la lecture pour expérimenter la liberté de pensée. La lecture permet l'ouverture sur un monde infini, elle permet de vivre plusieurs vies, d'éprouver toutes les émotions, elle permet de se mettre à la place de l'autre, d'être l'autre, au-delà de soi-même. La littérature jeunesse est primordiale dans l'éducation des enfants, elle leur donne la possibilité d'exprimer leurs choix, de former leurs goûts, de se confronter à la diversité. La diversité, c'est bien de ça dont il est question, diversité des littératures , il est important de laisser la place à toutes les formes de littérature jeunesse.

Récemment, des livres jeunesse ont été au centre de polémiques en France. On a voulu brider la parole de certains auteurs au nom de la morale. Ces tentatives de censure ne datent pas d'hier, on se souvient que les livres de Tomi Ungerer, auteur majeur du 20ème siècle, ont été interdits aux États-Unis pendant plus de 40 ans, car parallèlement à son travail d'auteur jeunesse, Ungerer publiait des dessins satiriques et pornographiques.

Le chef d’œuvre de Maurice Sendak « Max et les maximonstres » fut proclamé en France à sa sortie « le livre le plus exécrable de l'année » par certains critiques. Il fut banni de certaines bibliothèques. Pour Sendak, le problème c'est les adultes qui pensent à la place des enfants :

Les gens sont toujours frappés de voir des enfants qui font et disent ce qu’ils ont envie, et pas ce que les adultes ont envie de les entendre dire ou faire. Les enfants agacent les adultes. Je crois que la plupart des adultes n’aiment pas vraiment les enfants ou ne sont pas à l’aise avec eux. Je sais que beaucoup de parents n’observent pas leurs enfants, beaucoup de parents ne leur prêtent pas attention. Donc ils ne savent pas ce qu’ils sont réellement.


Cette citation s'applique aussi très bien au livre dont je vais vous parler aujourd'hui. Ce livre a été ignoré du public francophone pendant plusieurs décennies. Il s'agit du célèbre « Crasse Tignasse » réapparu en 1979 à l'école des Loisirs dans l'excellente traduction de François Cavanna, Charlie Hebdo n'est pas loin, puisque Cavanna est un des fondateurs du journal satirique. Et il a commis un texte pour enfants,planquez-vous !

Ce livre est né de l'imagination d'un médecin, aliéniste, Henrich Hoffman il y a plus de 150 ans.

Alors que Noël 1844 approche, le Dr Hoffman se met en quête d'un livre d'images à offrir à son fils de 3 ans. Il écume les librairies, mais tout ce qu'il y voit lui semble incroyablement mièvre, moralisateur et terriblement ennuyeux. Il finit par rentrer chez lui avec un carnet vierge sous le bras. Il l'écrira lui-même, ce livre !!

Exerçant la médecine générale auprès des enfants, il reçoit souvent de jeunes patients terrorisés et inquiets. Pour dédramatiser l'acte médical, il griffone les dessins de petites histoires qu'il invent au fur et à mesure, et ça marche la plupart du temps. Il reprend ce matériel et crée les histoires de « Struwwelpeter ». Les textes sont rimés et les dessins, sortes de séquences préfigurent déjà la bande dessinée.

Le fils d'Hoffman est ravi et le petit livre auto-édité commence à circuler, jusqu'à tomber entre les mains d'un éditeur intéressé. Le livre est publié en 1846, le succès est immédiat. 30 ans plus tard, le « Struwwelpeter » en est déjà à sa 100ème édition en allemand.

Quant aux histoires elles mettent en scène des enfants pas sages, qui après avoir commis d'horribles bêtises sont punis plutôt sévèrement. Mais le but d'Hoffman n'était pas de créer des chutes moralisatrices, il voulait d'abord faire rire en utilisant l'absurde. Car aucune des situations décrites n'est réaliste. Derrière ses allures pédagogues, Hoffman est surtout un maître du nonsense. On a souvent reproché au livre sa cruauté, mais ce qui prédomine c'est le rire. Même si la cruauté est bien présente...

Le livre a mis du temps à s'imposer en France, notamment parce qu'on lui reprochait l'absence de délimitation du bien et du mal. Il y a eu plusieurs traductions en français au fil des années. Il y a même une version post soixante-huitarde illustrée par Claude Lapointe, où l'on découvre un Pierre l'ébouriffé hippie défenseur de la nature. On est loin du gamin aux cheveux sales d'Hoffman.

Mais il faudra attendre 1979 et la traduction de Cavanna pour retrouver l'esprit d'origine, cet humour noir qui ravit les petits en même temps qu'il les terrifie.

Je terminerai par cette phrase d'Hoffman:

 La stricte raison ne peut émouvoir une âme d'enfant mais la fait dépérir misérablement .

(extrait de ma chronique radiophonique à l'émission Radio Grandpapier sur Radio Campus ce mercredi 14 janvier)

lundi 12 janvier 2015

Dédicace exceptionnelle d'Albertine et Germano Zullo


Ce samedi 17 janvier, c'est la Suisse qui vient à nous. En effet nous recevons le duo d'auteur-illustrateur Albertine et Germano Zullo. Et on a pas mal de choses à fêter avec eux. D'abord la publication d'une anthologie "A pas de loups", collectif d'illustrateurs de tous bords publiée par la maison d'édition belge du même nom.






Ils viendront aussi nous présenter leur nouveau livre paru à La Joie de Lire "Mon tout petit", une fable autour de la maternité, de la vie, de la mort, du temps qui passe...Un album magnifique sur l'attachement mis en image avec délicatesse par l'illustratrice suisse.


Vous pourrez aussi retrouver leurs albums plus anciens, car ces deux-là n'en sont pas à leur coup d'essai. On vous attend nombreux samedi entre 16h30 et 19h!!






lundi 22 décembre 2014

Dick Bruna, un univers rassurant

Qui n’ a jamais aperçu ce petit lapin blanc à la bouille ronde, incroyablement kawaï comme disent les japonais ? Le phénomène Miffy a envahi le monde, le personnage s’est imposé comme une icône, symbole de l’enfance, de l’innocence, de la mignonnerie,.. Alors que son créateur Dick Bruna vient d’annoncer qu’il prenait sa retraite à l’âge de 87 ans, après 60 ans de carrière et presque autant de lapins, j’avais envie de revenir sur la création de ce petit personnage tellement emblématique, et sur le parcours de celui qui l’a mis au monde.





 Dick Bruna est né en 1927 à Utrecht dans une famille bourgeoise très cultivée. Son père comme son grand-père et son arrière grand-père avant lui est éditeur. L’affaire est dans la famille depuis longtemps et le destin de Dick semble déjà tout tracé. Il vit une enfance heureuse bercée par la chanson française que sa mère écoute à longueur de journée. Encore enfant, il fréquente les écrivains invités dans la maison familiale par son père éditeur. L’atmosphère est propice à la création. Adolescent, il dessine et écrit beaucoup. Il veut être artiste, ce que son père ne voit pas d’un très bon oeil. C’est paradoxalement la guerre qui lui donnera la liberté de créer, son père est obligé se cacher pour échapper au travail obligatoire, Dick reste seul avec sa mère et son frère et peut se laisser aller à sa passion. Il écrit un roman illustré « Japie » qui ne sera jamais publié, mais qui laisse entrevoir sa future ambition. Mais son père est décidé à faire de lui son successeur, il l’envoie en stage à Londres, puis à Paris auprès de libraires, d’imprimeurs et d’éditeurs pour qu’il se forme aux métiers du livre. Son séjour à Paris agit comme un déclencheur, il se frotte enfin à cette culture qu’il admire tant. Il hante les musées et les galeries, il croise de grands peintres. De retour aux Pays-Bas, son père voit bien qu’il n’a pas en lui l’étoffe d’un chef d’entreprise, il l’envoie suivre les leçons du peintre Jos Rovers, mais le style impressionniste du professeur ne convient pas à Dick, lui veut expérimenter la couleur à la manière d’un Léger, il veut s’inscrire dans la modernité.





Tombé amoureux de la culture française, il passe tous ses étés dans le sud de la France. Il y découvre la chapelle du Rosaire à Vence. Il y vit une véritable épiphanie. Il est bouleversé par la travail de Matisse, il est fasciné par sa recherche de la simplicité et par son travail sur la couleur. Matisse restera l’influence majeure de son oeuvre. A cette époque, il s’en inspire largement, il réalise des collages muraux avec des éléments marins qui rappellent sans aucune doute les fameuses algues de Matisse.

Il veut devenir peintre et décide de s’installer dans le Sud de la France pour être au plus près de ses sources d’inspiration. Mais l’amour en décidera autrement. C’est dans le quartier de ses parents qu’il croise Irène pour la première fois, il en tombe éperdument amoureux. Il renonce à ses projets de déménagement pour épouser sa dulcinée. Mais le père d’Irène n’a pas l’intention de marier sa fille à un artiste. Dick fait alors ce qu’il a toujours refusé de faire, il rentre dans le rang, et accepte un poste de designer dans l’entreprise de son père.
Un choix qu’il ne regrettera pas puisqu’il va y découvrir ses talents de graphiste. Il imposera une véritable identité visuelle aux éditions Bruna en réalisant des centaines de couvertures, d’affiches, de logos. Ce qui l’amènera finalement à éditer ses propres livres.

C’est Dick Bruna qui a créé les visuels et les logos pour les Zwarte Beertjes, une collection de livres de poche qui envahira les Pays-Bas dès 1954. Cette collection dans laquelle étaient publiés les polars de Simenon, mais aussi les comics des Peanuts, deviendra l’emblème de la lecture en Hollande. Les affiches créées par Dick Bruna pour la collection étaient visibles dans toutes les gares, dans les écoles, les lieux publics. La mascotte de la collection qui a perduré jusqu’à aujourd’hui, est un petit ours noir aux yeux rouges toujours accompagné d’un livre. Ses affiches étaient vraiment modernes pour l’époque, il jouissait d’une totale liberté dans son travail et pouvait tout essayer. Ainsi sur l’une de ses affiches, on voit l’ours noir en gros plan sur un fonds noir, un livre bleu à la main. Du coup, ses yeux et son livre seulement se découpent sur le fonds noir et donne une impression de confort et de bien-être. Quand on lit, tout ce qui nous entoure disparaît. A cette époque il maquettera aussi de nombreuses couvertures pour la collection, celles des romans de Simenon sur lesquelles on retrouve systématiquement une pipe découpée en papier découpé, il joue avec collages, photos, etc… Ses couvertures rappellent le travail de l’américain Saul Bass (affichiste des films d’Hitchcock notamment). On retrouve le même genre de compositions et la même efficacité graphique.

 
En 1953, Dick Bruna publie ses deux premiers livres pour enfants. « De Appel » et « Toto in Volendam ». Réalisés en papiers découpés,imprimés tout en couleur ses deux petits albums apparaissent comme les coups d’essai de Dick Bruna. Ceci dit, on y trouve déjà ce qui caractérisera le style de Dick, l’absence de perspective, les couleurs primaires appliquées en aplat et la recherche de simplicité autant dans les formes que dans le texte.
Le personnage de Miffy, Njintje en néerlandais, apparait pour la première fois en 1955. Elle n’a alors pas du tout la même forme qu’aujourd’hui, sa tête est plutôt ovale. Tout son corps semble plus mou. Mais l’idée du lapin blanc est bien là.




Son père n’y croit pas vraiment et laisse son fils faire joujou. Les premiers tirages sont de 2500 exemplaires et le succès n’est vraiment pas au rendez-vous. L’éditeur n’a aucune expérience dans le livre jeunesse et n’en fait pas la promotion.
Mais ses premiers albums se distinguent très clairement de la production de l’époque. La plupart des livres pour enfants parus juste après-guerre sont en noir et blanc, ou au mieux, on y introduit une couleur toutes les deux pages. les seuls albums tout en couleurs sont ceux qui viennent des Etats-Unis, la collection des Petits Livres d’or, notamment, qui connaîtra un énorme succès en Europe.
En 1955, il devient directeur adjoint du groupe familial. Il décide de créer une collection de petits formats carrés pour la publication des livres pour enfants. Il pense que le format carré convient mieux aux plus petits, ça lui paraît plus maniable. Les illustrations seront dès lors imprimées sur la page de droite, le texte sur la page de gauche, ce principe perdurera jusqu’à aujourd’hui.
En 1959, il publie 4 titres en format carré, il reprend son premier livre « De appel » qu’il redessine, au trait cette fois.
En 1963, Miffy réapparaît, dans sa forme presque définitive, sa tête s’est considérablement arrondie, , elle s’est aussi agrandie, ce qui lui donne un air nettement plus sympathique. D’ailleurs dans ce premier album Miffy s’endort car sa tête est trop lourde à porter. Avec peu, Dick Bruna parvient à donner vie à son lapin, on peut lire des émotions en observant l’inclinaison des oreilles, la position des yeux, la forme de la croix qui lui sert de bouche.


Même si graphiquement Miffy paraît révolutionnaire pour l’époque, ses histoires s’inscrivent dans la tradition, et dans un certain classicisme. Ce qui leur a souvent valu le qualificatif de niaises. Miffy est une enfant sage, assez dépendante de ses parents. Ce n’est pas non plus un modèle d’émancipation de la femme, puisqu’il faudra attendre 2004 pour que Miffy lâche sa robe pour enfiler un pantalon.
Néanmoins elle a évolué, parallèlement à son évolution graphique (ses oreilles se sont arrondies, ses yeux se sont rapprochés, sa tête s’est encore agrandie) Miffy est devenue plus indépendante, Dick Bruna a osé aborder d’autres thèmes, comme la mort ou l’absence.
En 1979, Miffy qui est blanche comme neige, croise un lapin brun, couleur chocolat. Dick Bruna voulait que les enfants de couleur puissent aussi s’identifier à leur héroïne. Il crée le personnage de Nina.
Plutôt réfractaire au changement, Dick Bruna agrandira tout de même le cercle de ses personnages, en créant Snuffie, le chien, ou Betje Big, le cochon. Il dessinera aussi des enfants, des objets, en élargissant ses histoires à des imagiers ou des livres à compter. Mais il restera toujours fidèle au système qu’il a mis en place. Un système précis, et extrêmement codé.


On l’observe d’abord avec l’utilisation des couleurs, il a défini une palette de couleurs, primaires pour la plupart qu’il appliquera selon un code strict. Par exemple : Pour représenter l’extérieur, il combine toujours le vert et le bleu Alors que pour la maison c’est toujours le rouge et le jaune, qui donne une impression de chaleur. Le lapin blanc, apparaît toujours sur un fonds de couleur, sauf à quelques exceptions près, où Miffy est dessinée sur du blanc, pour souligner l’aspect dramatique de l’histoire (ex ; quand elle est à l’hôpital). Il ne modifiera jamais sa palette.
Sa technique est restée la même pendant plus de 50 ans. Il dessine d’abord des croquis au crayon sur des feuilles de calque. Ensuite il dessine le trait au propre sur des feuilles de plastique transparent. Il applique ensuite les couleurs en découpant dans de grandes feuilles préalablement peintes à la gouache. Avec ses papiers découpés, il remplit le vide. Et le tour est joué. L’arrivée de l’informatique ne l’a pas fait faire un pas de côté, il a continué à dessiner et à découper ses papiers à la main.

Les livres n’ont pas bougé non plus en 60 ans, le format carré, la maquette sont restés les mêmes que dans les années 50. La typo n’a jamais changé. Ca tient au fait que Dick Bruna envisage le livre comme un tout, texte/image/objet sont inextricablement liés. Ce qui explique aussi qu’à ses images simples réponde un texte simple et le plus souvent descriptif. On lui a souvent reproché le côté simplet et répétitif de son écriture, mais c’est bien une volonté de sa part. Son but étant de se faire comprendre par les plus petits. Il n’y a jamais de second degré, jamais de références que seuls les adultes pourraient comprendre. Et malgré les critiques, c’est sans doute ce qui a fait son succès auprès des enfants. Dick Bruna essaie d'installer un univers qui rassure pour les petits, ses livres ont valeur de "doudou". D'ailleurs pour l'auteur lui-même Miffy est une réminiscence du lapin en peluche qu'il a cajolé enfant.

Il veut avant tout que l’enfant reconnaisse instantanément ce qu’il dessine. En cela, ses dessins se rapprochent des pictogrammes. Il faut qu’en un clin d’oeil on reconnaisse le lapin, le cochon ou la fleur.. Cette obsession lui vient aussi de son travail de graphiste et d’affichiste, ce besoin d’immédiateté et d’efficacité.



Et c’est vrai qu’en cela il a réussi son défi, car d’un seul coup d’oeil on peut reconnaître du Dick Bruna. A son niveau, il a vraiment créé une oeuvre. Plus de 100 livres pour enfants sont parus dans la collection carrée. Ses livres ont été traduits dans au moins 50 langues et se sont vendus à plus de 90 millions d’exemplaires à travers le monde. Adulée au Japon, Miffy est devenue un produit de merchandising. On a des peluches, des tasses, des vêtements, des comédies musicales autour du lapin. Devenue icône, elle en a inspiré d’autres comme Musty ou Hello Kitty.
Miffy  a maintenant pris sa retraite a plus de 60 ans...

samedi 4 octobre 2014

Un monde à nous, un peu magique...



Nous vous avons déjà parlé en juillet du livre de John Burningham "Préférerais-tu?", un classique paru en 1978 dans lequel le lecteur est invité à faire son choix parmi des situations loufoques, rigolotes ou abominables! Voici, dans le même esprit, "Un monde rien qu'à toi", édité par Phaidon, une invitation à créer et dessiner un monde revisité par notre imaginaire. Magasin de chaussures pour super héros, chambres en hauteur pour invité-girafe, musée de cabanes dans les arbres...: "Un monde rien qu'à toi" est un livre ouvert à chacun, il donne mille idées de rêveries, de jeux, de bricolages, de peintures... Pour en savoir plus sur son auteure, Laura Carlin, nous sommes allés visiter son blog et on n'a qu'une chose à dire : woaw!




lundi 29 septembre 2014

Passer sa vie en pyjama...


Quel bonheur de retrouver le duo Veillé/Martin, cette-fois publié par l'Ecole des Loisirs.
On avait déjà flashé sur "Le bureau des papas perdus" paru l'an dernier chez Actes Sud. On avait beaucoup aimé, le ton, entre nonsense et réalisme, le tout dans un décor seventies aux couleurs psychédéliques.

Eric Veillé et Pauline Martin reviennent avec un nouvel album à l'humour décalé "Ma vie en Pyjama"paru cette rentrée à l'Ecole des Loisirs. Changement de crèmerie donc...On a l'impression que l'Ecole des Loisirs cherche à renouveler son image en publiant de nouveaux auteurs, et c'est une bonne chose. La relève semble assurée avec des auteurs tels qu'Adrien Albert, et le duo Veillé/Martin.


"Ma vie en pyjama" raconte l'histoire d'un petit garçon, qui un matin décide qu'il en a marre de s'habiller, et qu'il compte bien passer le reste de sa vie en pyjama. Ses parents qui ont autre chose à faire, laissent faire dans un premier temps, et là c'est l'escalade, les revendications de l'enfant deviennent de plus en plus folles. Il passera sa vie en pyjama à la maison, en mangeant des chips et des bonbons, sans jamais se coucher. Mais au plus on avance dans l'album et dans l'absurde de sa situation, au plus le petit garçon grandit, jusqu'à prendre toute la place dans la maison. Comme ses parents n'ont plus de place, ils sont obligés de partir en voyage. "Mais au bout d'un moment, les chips ont perdu leur goût, la maison est devenue trop petite pour moi et je commençais vraiment à m'ennuyer." Il se rend alors à l'école histoire de changer d'air, mais en arrivant là-bas la maîtresse lui rétorque qu'elle n'accepte pas les enfants de huit mètres en pyjama. Là c'est la crise, les parents réaparaissent à bord d'un canoé et ramènent leur fils à la maison. Tout se termine bien, sur cette phrase "Bon j'ai bien réfléchi. J'ai décidé que je passerais le reste de ma vie ne pyjama, mais seulement la nuit!".


Quelle fantaisie, quel humour, quelle originalité! Et jamais Eric Veillé n'utilise un ton moralisateur, après tout, l'enfant doit faire ses expériences par lui-même.



"Ma vie en pyjama" est un album drôle, avec un brin d'impertinence, ce qu'on adore dans les albums jeunesse. Il fera rire les enfants aux éclats et fera certainement sourire les adultes, car qui n'a jamais rêvé de passer sa vie en pyjama....